
par Elodie Gavrilof
Cet article s’appuie sur une base de données constituée à partir des vingt-quatre articles de fact-checking publiés depuis janvier 2026 par fip.am et Civilnetcheck. Chaque article a été classé selon le sujet traité et le pays d’origine de la fausse information, afin d’établir une typologie du paysage informationnel arménien à l’approche des élections. Certains exemples ont ensuite fait l’objet d’une analyse approfondie, à partir des éléments proposés par les différents articles, pour illustrer concrètement les mécanismes à l’œuvre. L’objectif n’est pas l’exhaustivité, mais la représentativité : offrir un panel aussi large que possible des dynamiques qui traversent l’information arménienne en cette période charnière.
Un écran au Bangladesh, et derrière ?
L’une des pages répertoriées par FIP est gérée depuis le Bangladesh1Թուրք-ադրբեջանական թեզեր տարածող էջեր Բանգլադեշից, Հնդկաստանից ու Մադագասկարից՝ հայալեզու լսարանի համար » FIP. 31 mars 2026. Lien vers l’article. Il s’agit de la page Facebook « Pays moderne » (ժամանակակից երկիր). Les captures écran disponibles dans l’article nous indiquent qu’elle a été créée le 28 janvier 2026 et qu’elle a sponsorisé un post sur l’altercation entre Nikol Pashinyan et une femme réfugiée dans le métro le 24 mars dernier. La page a été depuis lors vraisemblablement supprimée. N’ayant que peu de followers, elle n’avait pas été indexée par des outils tels Wayback Machine, un outil d’archivage du web qui conserve des captures instantanées de pages internet à différentes dates, ou citée par d’autres pages (voir infographie 1). Il est donc difficile d’en récupérer l’essence à date du jour.
Le post capturé dit en substance : “Notre leader [Առաջնորդ] n’est pas de ceux qui démontrent une démonstration (sic.) de politesse lorsque l’avenir du pays est mis en danger. L’incident dans le métro, où le chef de l’État a répondu brusquement à une femme qui gémissait de son retour du Karabagh, est une réponse d’une sincérité sincère (sic.) et montre une lassitude face aux illusions perpétuelles qui nous ont empêchés de vivre normalement pendant des décennies”. FIP indique que la page, mais aussi une autre mentionnée dans l’article, utilisent toutes deux le terme “leader” [Առաջնորդ]. C’est une formulation qui n’est pas usitée en arménien, de même que « ցուցադրություն ցուցադրել » (=démontrer une démonstration) ou « Անկեղծ անկեղծություն » (= une sincérité sincère). Par ailleurs, le post parle de “retour” du Karabagh, qui efface totalement la notion de nettoyage ethnique. Le Karabagh y est en quelque sorte présenté comme un fardeau historique dont il aurait fallu se débarrasser. Implicitement, il s’agit de présenter ceux qui disent le contraire comme des artisans d’une « illusion perpétuelle », formulation qui par ailleurs délégitimise toute prétention arménienne sur la région. Le fait que la page soit administrée par un pays tiers, le Bangladesh, ne correspond pas avec son audience arménophone ciblée. Le pays d’ailleurs a été cité dans le rapport « Adversarial Threat Report » pour le deuxième trimestre 2024 de Meta comme fournisseur de compte au profit d’opérations dans des pays tiers2Meta. Adversarial Threat Report. Second Quarter 2024. Août 2024. Lien vers le rapport. Ce soutien toxique au gouvernement est un mécanisme rhétorique qui laisse penser que la page a pu être créée par des alliés du discours de Bakou. L’ensemble de ces éléments, la gestion depuis le Bangladesh, des traductions automatiques semblant maladroites et un narratif favorable aux intérêts azerbaïdjanais, dessine le profil d’une opération d’influence coordonnée ciblant délibérément l’audience arménophone.
Environ la moitié des informations dénoncées par les deux organes de fact-checking sont liées à la Russie ou à des réseaux russes. Un cinquième viennent d’Arménie même. Les sujets abordés concernent régulièrement, à dix reprises sur vingt-cinq, les questions d’influence extérieure ou les relations bilatérales entre l’Arménie et un autre État. Ces données révèlent une information arménienne particulièrement exposée aux ingérences extérieures — russes en premier lieu —, mais aussi en proie à la déstabilisation à l’intérieur même du pays, le tout, dans un contexte politique intérieur déjà fortement polarisé. Elles invitent à examiner de plus près la nature de ces fausses informations et les mécanismes de leur diffusion, alors que le scrutin approche.
Peurs domestiques et ingérences étrangères.
C’était attendu, l’Arménie fait face à de nombreuses campagnes de désinformations venues de l’étranger, et notamment de Russie. Toutefois, et Tigran Grigoryan le souligne dans l’un de ses articles parus sur Democracy Watch le 11 mars dernier3“Foreign interference is real, but not only Armenia’s only election risk”. Democracy Watch. 11 mars 2026. Lien vers l’article, « la préoccupation croissante de la société civile, du paysage médiatique, des partenaires internationaux et des donateurs à l’égard de cette question risque de créer un vide dans la prise en charge d’autres problèmes tout aussi importants. […] Les forces politiques en Arménie, y compris le parti au pouvoir, s’appuient depuis longtemps sur la désinformation et une rhétorique polarisante comme outils de compétition politique. Ignorer cette dimension laisserait une part importante du problème sans réponse”. Le défi informationnel arménien est ainsi à la fois endogène et exogène, et c’est à ces deux dimensions qu’il convient de s’arrêter, en examinant d’abord les dynamiques propres au pays, avant de mesurer l’ampleur de l’influence russe. Sur les 24 articles recensés ici, 13 sont associés à des acteurs russes, mais six viennent de l’intérieur du pays. La question des élections truquées abordée plus haut regroupait par exemple des déclarations d’hommes politiques arméniens, mais aussi des commentateurs russes. Ils y dénoncent un trucage des élections venu de l’intérieur, et/ou de l’Union européenne. La comparaison entre les deux est ici particulièrement intéressante, car elle révèle des préoccupations divergentes entre Arméniens et Russes.
On y trouve notamment, de manière récurrente, des accusations d’ingérence — ou à tout le moins d’influence — turque et azerbaïdjanaise sur les décisions du gouvernement. Vraies ou non, ces interrogations traduisent des peurs et des incertitudes qui traversent la société. L’article du 22 janvier s’attaque à une rumeur tenace : celle d’une « expansion économique turque » en Arménie, alimentée par la normalisation des relations entre les deux pays. Les chiffres tempèrent pourtant l’inquiétude : sur les 139 entreprises arméniennes comptant un actionnaire turc, 24 ont été créées après 2018, et une partie d’entre elles appartiennent à des Arméniens de Turquie4“Թվերն ընդդեմ «թուրքական տնտեսական էքսպանսիայի» թեզի․ քանի ընկերություն է գրանցվել ՀՀ բոլոր ղեկավարների օրոք » Fact Investigation Platform. 22 janvier 2026. Lien vers l’article. Celui du 26 février porte sur la fermeture de Medzamor, qu’Edmon Marukyan, dans une vidéo disponible sur YouTube, attribue à une volonté de la Turquie et de l’Azerbaïdjan. La 5ème chaîne a par ailleurs relayé l’information selon laquelle l’Arménie débourserait 9 milliards de dollars pour un réacteur modulaire américain, ce qui représenterait, selon les calculs du journaliste de la chaîne, 3,000 dollars de dette par habitant. L’affirmation a pu être vérifiée en source directe, notamment via des questions posées à J.D. Vance lors de son passage à Zvarnots. L’explication donnée par FIP est la suivante : « En réalité, Vance parlait d’un accord de 5 milliards de dollars dans le domaine de l’énergie nucléaire — faisant référence à l’exportation de technologies et de services américains — et a précisé que les 4 milliards supplémentaires seraient fournis par la partie américaine sous forme de soutien à long terme. Plus tard, le 10 février, lors d’un échange avec des journalistes arméniens à l’aéroport international de Zvartnots, Vance a clarifié la confusion concernant les investissements, déclarant que les États-Unis travaillent avec la partie arménienne sur des projets qui assureront d’importants flux d’investissements vers l’Arménie”5“«Ատոմային» կրքեր․ ինչ կեղծ թեզերով է թիրախավորվում ՀՀ-ԱՄՆ էներգետիկ գործակցությունը ». Fact Investigation Platform. 26 février 2026. Lien vers l’article.. Ces rumeurs et fausses informations, aussi infondées soient-elles, ne surgissent pas de nulle part : elles s’adressent à des préoccupations bien réelles qui traversent la société arménienne — la souveraineté économique, la méfiance envers des voisins historiquement hostiles, l’avenir énergétique du pays. Elles semblent, dans ce cas, procéder moins d’une intention maligne que d’une lecture anxieuse d’une réalité effectivement incertaine, sans que l’on puisse pour autant exclure une instrumentalisation délibérée de ces angoisses.
Dans le cas des fausses informations venues de Russie, les sujets adressés sont différents et revêtent une dimension plus géopolitique. Les campagnes de désinformation russes passent principalement par les réseaux sociaux, et notamment Telegram — une application de messagerie présentée à ses débuts comme sécurisée, créée par les frères Durov, et qui fonctionne via des canaux sur lesquels des contenus sont diffusés par message. Très populaire auprès des jeunes, elle est devenue un vecteur important de l’information, mais aussi de la désinformation en Arménie. Ces campagnes ciblent avant tout la question du rapprochement de l’Arménie avec l’Europe et les États-Unis, et celle de son éloignement de la Russie. Pour discréditer ce processus, des photos et vidéos arborant de faux logos de médias occidentaux sont régulièrement produites et diffusées6“How Telegram networks spread disinformation about Armenia ». CivilNet Check. 27 mars 2026. Lien vers l’article.. Ce fut notamment le cas d’une vidéo virale sur X, fin février, affirmant que 70 % des membres du parti du Contrat civil avaient demandé la nationalité française — le compte à l’origine de la publication a depuis été suspendu. Ces contenus circulent vite, se multiplient, puis disparaissent une fois démentis : leur but n’est pas tant d’imposer une vérité que de créer la confusion et d’éroder la confiance. C’est particulièrement vrai s’agissant du rapprochement entre Erevan et Paris.
La France particulièrement visée, notamment par la Russie.

Cette vidéo illustre à elle seule plusieurs niveaux de manipulation. Le texte apposé sur les images, usurpant le logo d’Europe 1, affirme que « suite à la rencontre entre Emmanuel Macron et Nikol Pashinyan, Paris a alloué 30 millions d’euros aux forces armées arméniennes pour l’année 2026 […] ce qui a causé de l’agitation dans la société française », avant d’attribuer à la Ligue des Droits de l’Homme un communiqué appelant à dénoncer la tentative de Macron de « jeter son pays au feu en provoquant la Russie dans un conflit ». Ce communiqué n’a jamais existé. Mais la manipulation ne s’arrête pas au texte. L’image elle-même est trompeuse : on y voit un homme masqué devant un incendie imposant, suggérant un pays à feu et à sang, en décalage flagrant avec le mot « agitation » (stir) employé dans le texte. Cette photo date en réalité de 2019 et a été prise lors d’une manifestation des Gilets jaunes, sans aucun lien avec le sujet.

Cette vidéo n’est pas un cas isolé. Sur les treize articles de sources russes recensés au début de cet article, deux portent sur la désinformation en général, et quatre sur les relations bilatérales entre l’Arménie et d’autres pays — dont trois concernent spécifiquement la France. Dans chacun de ces cas, la même rhétorique est à l’œuvre : Macron et Pashinyan chercheraient à entraîner l’Arménie dans un conflit contre la Russie, et ce fait serait dénoncé dans les médias français, sans que personne en Arménie n’en entende parler. Pour renforcer la crédibilité de ces affirmations, de fausses unes ou de faux articles sont attribués à des médias reconnus : la Tribune, le Point, Libération, la Croix, le Parisien, ou encore le journal communautaire ActuJ7“Կեղծ շապիկներ ու գլխագրեր․ ֆրանսիական թերթերը չեն գրել «Փաշինյանի իշխանությունը պահելու համար 50 մլն եվրո տալու» մասին ». Fact Investigation Platform. 14 avril 2026. Lien vers l’article.
« Fake Videos and Fabricated Headlines: A Coordinated Disinformation Campaign Targeting Armenia and France ». CivilNet Check. 18 mars 2026. Lien vers l’article.
« Ֆրանսիական «Le Point» պարբերականի անվան տակ Հայաստանի մասին ապատեղեկատվություն է տարածվում X-ում» Fact Investigation Platform. 27 février 2026. Lien vers l’article.. La logique est double : s’appuyer sur la crédibilité supposée des médias occidentaux pour accréditer de fausses informations, tout en alimentant le narratif selon lequel l’Occident instrumentalise des pays tiers pour affaiblir la Russie. Cette rhétorique rodée, déjà largement utilisée dans le contexte ukrainien, notamment via l’opération Doppelgänger, documentée par VIGINUM et Meta dès 2022, consistait à usurper l’identité de médias français reconnus pour diffuser de la propagande pro-russe8À ce sujet, voir notamment : “Opération Doppelgänger : quand la désinformation russe vise la France et d’autres pays européens”. The Conversation. 3 juillet 2023. Lien vers l’article. Le rythme auquel ces contenus se multiplient s’accélère, ce qui en fait un phénomène à surveiller de près dans les semaines à venir.
À six semaines du scrutin, le paysage informationnel arménien est donc traversé par deux dynamiques distinctes, mais complémentaires : une désinformation intérieure qui s’alimente des peurs et des fractures de la société, et une ingérence extérieure, russe en premier lieu, qui cherche à orienter le vote en discréditant le rapprochement avec l’Occident. Dans les deux cas, c’est la confiance — dans les institutions, dans les médias, dans le processus électoral lui-même — qui est la cible.
Conclusion
Le paysage informationnel est extrêmement clivé, et clivant. Si l’Arménie a enregistré des progrès dans sa démocratisation depuis la révolution de 2018, de nombreux observateurs, comme Freedom House, pointent un retournement à l’œuvre depuis l’an dernier, et bien montré dans la dernière publication d’OC Media à ce sujet9“Georgia plummets in World Press Freedom Index amidst decline across Caucasus”. OC Media. 30 avril 2026. Lien vers l’article. Reporters sans frontières classait en effet l’Arménie à la 34ème place en matière de liberté de la presse en 2025. Le pays est désormais 50ème. Dans un article d’octobre 2025, publié sur Democracy Endowment, plusieurs journaux se sont confiés sur un paysage médiatique de plus en plus polarisé où, « suivant ce sur quoi [les journalistes] enquêtent, [ils] sont attaqués à la fois par les autorités et par l’opposition ». Un éditeur de Civilnet souhaitant rester anonyme a qualifié la télévision publique d’ « outil de propagande » au service de l’État. Le paysage médiatique est aussi affecté par une conjoncture internationale défavorable. Factor TV, qui produisait aussi du contenu de fact-checking a perdu plus de la moitié de ses financements suite aux coupures de budget américaines. Civilnet a aussi alerté sur une « crise existentielle » des médias indépendants en Arménie, faute de pouvoir trouver d’autres sources de financement10“Armenia : Civil Society and Independent Media Safeguard Democratic Values in advent of 2026 elections”. European Endowment for Democracy. 13 octobre 2025. Lien vers l’article. Cette conjoncture globale couplée au contexte local pousse certains media et acteurs de la société civile à collaborer pour garantir plus de transparence dans le paysage médiatique. Le Regional Center for Democracy and Security (RCDS) s’est ainsi allié à Civilnet pour proposer une nouvelle plateforme hébergée sur le site du journal : Democracy Watch.
L’Arménie est un pays qui a été meurtri par la corruption pendant plusieurs décennies, et qui traverse une période de crises politiques, économiques et sociales successives ces dernières années. Après la révolution de 2018 qui a vu un changement de régime, se sont enchaînés la crise du COVID-19, une défaite militaire en 2020, une invasion sur son territoire en 2022, le nettoyage ethnique du Haut-Karabakh en 2023. Malgré une stabilisation de la situation aux frontières depuis août 2025, des facteurs de crise endogènes s’accumulent, des questions liées aux réfugiés du Haut-Karabakh aux dissensions entre le haut-clergé apostolique arménien et le gouvernement. Les enquêtes d’opinion publiées par l’IRI en témoignent : les courbes de ceux qui estiment que le pays va dans la bonne direction et ceux qui estiment qu’il fait fausse route s’inversent régulièrement depuis 202111Études du International Republican Institute, Février 2026. Lien vers le sondage., même si lors de la dernière enquête parue en février 2026, la première a pris le pas sur la seconde, avec 47% contre 41%. Dès lors, les élections, si elles apparaissent comme un moment important, ne figurent finalement qu’un pivot dans une configuration plus large, hautement lié à la confiance en les institutions, et in fine, au devenir démocratique du pays.






