Désinformation en Arménie : mécanismes, acteurs et enjeux

par Elodie Gavrilof

Astroturfing, deepfakes, campagnes coordonnées : les techniques de manipulation de l’information se multiplient et se diversifient en Arménie. À travers plusieurs cas récents, cet article analyse les formes et les dynamiques de ces opérations. Il définit aussi certains anglicismes. Il existe parfois des traductions de ces mots-clés en français, mais elles sont peu usitées. Nous avons donc choisi d’employer les terminologies anglo-saxonnes, qui sont celles que vous retrouverez le plus souvent dans les sources.

Dans leur rapport de l’année 2025, publié en janvier 2026, les services de renseignement extérieurs arméniens ont averti que le pays, à la veille des élections législatives, risquait d’être la cible de menaces hybrides, et notamment de campagnes de désinformation. Selon eux « les activités malveillantes utilisant des informations déformées ou sorties de leur contexte, les cyberopérations hostiles, l’activation d’agents « sur le terrain », la génération d’une activité politique apparemment « locale », ainsi que l’organisation de projets visant à cibler, exploiter et manipuler les opinions politiques et le sentiment patriotique des jeunes et des groupes militants persisteront vraisemblablement1Foreign Intelligence Service. Rapport annuel 2025. P.15. »

Les campagnes d’influence ne sont ni nouvelles, ni une spécificité arménienne. Elles ont toutefois pris de l’ampleur avec les nouveaux usages de l’information. Les questions informationnels sont devenus, depuis une dizaine d’années un enjeu majeur de la vie politique, sociale et militaire d’un pays. Ces questions sont devenues centrales à partir des élections présidentielles américaines en 2016. Les révélations sur l’Internet Research Agency (IRA), une officine russe basée à Saint-Pétersbourg, ont démontré qu’il était possible de mener des campagnes massives de désinformation via Facebook, Twitter et YouTube pour influencer un scrutin dans un pays étranger. Le rapport Mueller (2019) a documenté ces opérations dans un rapport détaillé2Special Counsel Robert Mueller. Report On The Investigation Into Russian Interference In The 2016 Presidential Election. (volume I et II). 2019. Lien vers le volume I. Lien vers le volume II. Le sujet est devenu stratégique car il touche au cœur de la démocratie : la capacité des citoyens à s’informer, et à former une opinion libre et éclairée.

L’Arménie a aussi fait face à son lot de campagnes. Dès le début de la guerre de 2020, le hashtag #dontbelievearmenia apparaît sur différents réseaux sociaux. Benjamin Strick, ancien analyste OSINT à la BBC et chez Bellingcat, a travaillé sur la question. Il a montré que la majorité des comptes qui relayait ce hashtag avait été créés quelques jours auparavant, les 4, 5, et 6 octobre 20203https://x.com/BenDoBrown/status/1313506951054143488. Ce type d’opération est nommé astroturfing. Le terme vient de la marque américaine de gazon4Le terme « grassroots » désigne en anglais le gazon mais aussi les mobilisations citoyennes authentiques. artificiel AstroTurf, par opposition au vrai gazon. Il s’agit de simuler un mouvement populaire spontané. Lorsque l’opération fonctionne, de véritables utilisateurs viennent se greffer à la campagne : c’est l’effet boule de neige. Ainsi, des groupes se coordonnent pour inonder un hashta  ou un espace commentaire, c’est le brigading. Ils peuvent aussi, pour cela, s’appuyer sur des botnets, des faux comptes automatisés, qui likent, partagent et republient massivement du contenu, comme ceux qui ont été créés dans le cadre de la campagne #dontbelievearmenia. 

L’Arménie a mis en œuvre à la fin de l’année 2023 un plan de deux ans de lutte contre la désinformation. Le document distingue trois types d’informations erronées, selon la typologie du Conseil de l’Europe depuis 2017 : 

  • La désinformation : une information est fausse, et c’est intentionnel. C’est le cas le plus grave : il y a une volonté délibérée de nuire à une personne, à un groupe ou à un État ; 
  • La mésinformation : une information est fausse, mais elle est diffusée sans intention de nuire. La personne qui la diffuse croit sincèrement que l’information est vraie. C’est typiquement le cas des rumeurs relayées de bonne foi ; 
  • La malinformation : une information est vraie, ou partiellement vraie, mais elle est détournée afin de nuire à une personne, à un groupe, ou à un État. Il s’agit des cas les plus subtils.

Régulièrement, Media.am publie des études sur les habitudes de consommation de l’information en Arménie. Comme ailleurs, celles-ci montrent un recul des médias traditionnels au profit des réseaux sociaux, devenus dominants. En 2024, 62 % des Arméniens les citaient parmi leurs principales sources d’information politique et sociale5USAid, Internews, et Prisma. 2024 Խոսքի ազատության և մեդիայի սպառման հետազոտություն. Août 2024. Lien vers l’étude. . Contrairement aux médias traditionnels, dont l’accès est filtré par des processus éditoriaux et institutionnels, les réseaux sociaux reposent sur un modèle ouvert où n’importe qui peut publier sans contrôle préalable. Cette absence de gatekeeping6On appelle gatekeeping ou « fonction de filtre éditorial le rôle de sélection et de validation joué par les rédactions. en fait un vecteur d’entrée privilégié pour les campagnes de désinformation, de mésinformation, ou de malinformation.

L’Arménie a été visée par différents types de campagnes. En matière de désinformation, certaines ont ciblé des individus, tandis que d’autres s’adressaient à un public plus large. L’an dernier, une deepfake7On appelle “deepfake” une image, ou une vidéo fabriquée au moyen de l’intelligence artificielle. Celui qui la crée rassemble des petites parties d’images et de sons, et le système les rassemble afin de former une image ou une video qui n’existe pas. Régulièrement, cette technique est utilisée pour fabriquer de fausses vidéos pornographiques en greffant sur un corps le visage de quelqu’un. mettant en scène l’ambassadeur de France dans une vidéo à caractère pédopornographique a circulé8Thomas Guichard. “En Arménie, attaques et désinformation contre la France”. La Croix. 9 avril 2024. Lien vers l’article.. Cette affaire illustre la sophistication croissante des outils utilisés et leur capacité à porter atteinte à la réputation de responsables publics en brouillant la frontière entre vrai et faux. Plus récemment, CivilNet Check, l’organe de fact-checking du média, a alerté sur la diffusion de faux articles usurpant les logos de journaux occidentaux9Ani Grigoryan. “Fake news campaign targets Armenia using CNN, Reuters, and Bloomberg logos”. CivilNet Check. 2 mars 2026. Lien vers l’article. À l’été 2025, plusieurs opérations de désinformation ont également été observées. Un faux site de leaks10Littéralement, “leak” signifie “fuite” en français. Dans ce cadre, le terme, presque toujours utilisé en anglaise, sert à designer une fuite de données massives sur un sujet., EULeaks, diffusait des informations fabriquées de toutes pièces, accusant notamment Anna Hakobyan de corruption. Une simple vérification montrait que le site venait d’être créé. Parallèlement, un faux site d’information français, « Courriere France 24 », usurpait l’identité de journalistes et publiait des articles évoquant des déchets d’uranium français en Arménie11Nathan Gallo. “Scandale de corruption en Arménie ? Une nouvelle fausse information contre le pouvoir arménien”. Les Observateurs / France 24. 19 août 2025. Lien vers l’article.

La mésinformation a aussi cours dans le pays. Début juillet 2025, l’agence turque Anadolu Ajansı publie un article sur la restauration du site d’Ani, qualifiant l’église principale de « mosquée Fatih »12Cüneyt Çelik. “Anadolu’da ilk cuma namazının kılındığı Ani’deki « fetih camisi » restore ediliyor ». Anadolu Ajansı. 3 juillet 2025. Lien vers l’article. L’information est rapidement reprise par plusieurs médias arméniens, puis relayée dans la diaspora et à l’international. Cette appellation renvoie à un épisode de 1064, où l’église avait été convertie en mosquée, mais ne signifie pas qu’une transformation est aujourd’hui en cours. Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, le site ne fait l’objet d’aucune modification en ce sens, comme des travaux sur le toit qui pourraient être une signe d’une transformation de l’église en mosquée. La rumeur a été débunkée13Le néologisme “debunker”, vient de l’anglais “to debunk”, montrer que quelque chose est faux. En français et dans ce contexte, il s’agit de démontrer la fausseté d’une information. grâce au travail de journalistes d’investigation travaillant eux-mêmes sur les réseaux sociaux, comme Sam Martirosyan, de Hetq.

Enfin, pour ce qui est de la malinformation, le pays n’est pas en reste. Récemment, DFRLab a publié un rapport sur l’une des rumeurs les plus persistantes de l’année 2025 sur les chaînes Telegram en langue russe : l’  « Ukrainisation » de l’Arménie à venir avec l’ouverture d’un second front dans la région14Sopo Gelava. “Kremlin-origin campaigns target Armenia with ‘Ukrainization’ narrative”. DFRLab. 23 décembre 2025. Lien vers le rapport.. Ce narratif s’appuie sur un fait réel, le rapprochement de l’Arménie avec l’Europe et les États-Unis, pour y greffer des affirmations alarmistes et non vérifiées : pertes économiques massives, déstabilisation militaire, destruction inévitable. Le DFRLab a retracé l’origine de la campagne jusqu’à la Strategic Culture Foundation, un site russe sanctionné par le Trésor américain en 2021 pour ses liens avec les services de renseignement du Kremlin, dont les contenus ont été massivement relayés sur Telegram, cumulant 7 millions de vues entre janvier et septembre 2025.

Pour toutes ces raisons, Armenia Peace Initiative s’est engagée à approfondir ces enjeux. Face à la multiplication des campagnes de désinformation, de mésinformation et de malinformation, renforcer la compréhension de ces phénomènes apparaît aujourd’hui essentiel. La capacité à s’informer de manière fiable constitue un pilier fondamental du fonctionnement démocratique. À notre échelle, nous entendons ainsi contribuer à une meilleure hygiène informationnelle, en soutenant les efforts d’analyse, de sensibilisation et de décryptage.

  • 1
    Foreign Intelligence Service. Rapport annuel 2025. P.15
  • 2
    Special Counsel Robert Mueller. Report On The Investigation Into Russian Interference In The 2016 Presidential Election. (volume I et II). 2019. Lien vers le volume I. Lien vers le volume II
  • 3
    https://x.com/BenDoBrown/status/1313506951054143488
  • 4
    Le terme « grassroots » désigne en anglais le gazon mais aussi les mobilisations citoyennes authentiques.
  • 5
    USAid, Internews, et Prisma. 2024 Խոսքի ազատության և մեդիայի սպառման հետազոտություն. Août 2024. Lien vers l’étude.
  • 6
    On appelle gatekeeping ou « fonction de filtre éditorial le rôle de sélection et de validation joué par les rédactions.
  • 7
    On appelle “deepfake” une image, ou une vidéo fabriquée au moyen de l’intelligence artificielle. Celui qui la crée rassemble des petites parties d’images et de sons, et le système les rassemble afin de former une image ou une video qui n’existe pas. Régulièrement, cette technique est utilisée pour fabriquer de fausses vidéos pornographiques en greffant sur un corps le visage de quelqu’un.
  • 8
    Thomas Guichard. “En Arménie, attaques et désinformation contre la France”. La Croix. 9 avril 2024. Lien vers l’article.
  • 9
    Ani Grigoryan. “Fake news campaign targets Armenia using CNN, Reuters, and Bloomberg logos”. CivilNet Check. 2 mars 2026. Lien vers l’article
  • 10
    Littéralement, “leak” signifie “fuite” en français. Dans ce cadre, le terme, presque toujours utilisé en anglaise, sert à designer une fuite de données massives sur un sujet.
  • 11
    Nathan Gallo. “Scandale de corruption en Arménie ? Une nouvelle fausse information contre le pouvoir arménien”. Les Observateurs / France 24. 19 août 2025. Lien vers l’article
  • 12
    Cüneyt Çelik. “Anadolu’da ilk cuma namazının kılındığı Ani’deki « fetih camisi » restore ediliyor ». Anadolu Ajansı. 3 juillet 2025. Lien vers l’article
  • 13
    Le néologisme “debunker”, vient de l’anglais “to debunk”, montrer que quelque chose est faux. En français et dans ce contexte, il s’agit de démontrer la fausseté d’une information.
  • 14
    Sopo Gelava. “Kremlin-origin campaigns target Armenia with ‘Ukrainization’ narrative”. DFRLab. 23 décembre 2025. Lien vers le rapport.