Une révolte du hijab en Azerbaïdjan



Nous résumons ici l’article d’analyse écrit par Vicken Cheterian, journaliste et enseignant en  relations internationales à l’Université de Genève, publié par Agos le 14 octobre 2026

Pour Vicken Cheterian, l’interdiction du hijab dans les écoles publiques azerbaïdjanaises s’est retournée contre le pouvoir. Elle s’est transformée en crise politique et offre un nouveau souffle aux mécontents du régime d’Ilham Aliyev. Et, fait plus inattendu, elle tourne au différend ouvert avec Ankara.

Tout commence le 21 septembre 2026, avec une décision du Conseil des ministres. L’application suit en octobre, sans ménagement. Des enseignantes et des élèves voilées sont sorties de force des établissements, interdites d’accès à leurs classes. Elles protestent. Les arrestations, d’abord quelques dizaines, ne suffisent pas à calmer la situation. Au contraire. Parents et lycéens rejoignent le mouvement, qui prend la forme de manifestations spontanées contre le gouvernement.

La répression monte au même rythme. Le 12 octobre, la presse parle de 37 interpellations ; dès le lendemain, de plus de 200. Les autorités restreignent l’accès aux réseaux sociaux. Cela n’empêche pas la circulation de vidéos montrant des policiers face à des écolières voilées, images qui suscitent une indignation largement partagée.

Deux questions se posent aujourd’hui. Cette contestation autour du hijab va-t-elle rejoindre d’autres colères, sociales et économiques, et gagner d’autres régions, d’autres catégories de la population ? Et la répression suffira-t-elle, ou Aliyev devra-t-il reculer, ce qui serait une première défaite politique depuis longtemps ?
Une erreur de jugement

Pour Cheterian, la crise est d’abord le fruit d’une erreur d’appréciation. Aliyev avait déjà tenté une interdiction similaire en 2010, avant d’y renoncer face à des protestations persistantes. Cette fois, il a cru pouvoir passer en force. L’opposition nationaliste étant démantelée, la société civile laïque en prison ou en exil, le président se pensait sans adversaire.

C’est là que l’analyse devient sociologique. L’élite au pouvoir à Bakou est laïque, urbaine, russophone, héritière de l’ère soviétique. Elle n’a jamais compris l’enracinement populaire de l’islam en Azerbaïdjan, un islam rural ou périurbain, celui des classes modestes, moins diplômées, azérophones. La dynastie Aliyev incarne ce biais de classe au point de ne pas concevoir qu’il puisse exister une autre manière d’être azerbaïdjanais.

Le paradoxe est réel. Ailleurs au Moyen-Orient, l’islam politique recule, usé par l’exercice du pouvoir et faute d’avoir eu grand-chose à proposer une fois aux commandes. En Azerbaïdjan, les choix d’Aliyev en ont peut-être fait une force de contestation de son régime.

Ankara plutôt que Téhéran

On aurait pu attendre une réaction de l’Iran voisin. C’est avec la Turquie, l’allié le plus proche, que les tensions se font sentir. Les deux capitales répètent volontiers la formule « une nation, deux États ». Mais la crise révèle leurs divergences idéologiques et sociales. Dans les médias turcs et sur les réseaux sociaux, une campagne hostile à Bakou prend de l’ampleur.

Le 12 octobre, Oktay Saral, conseiller de Recep Tayyip Erdoğan, dénonce publiquement la répression comme injustifiable, moralement et juridiquement. Il fait écho au discours d’Erdoğan devant l’Assemblée générale de l’ONU, en septembre, où le président turc avait présenté les interdictions du voile à l’école comme des atteintes aux droits fondamentaux. Le parti au pouvoir à Bakou, Nouvel Azerbaïdjan, réplique par un communiqué demandant à Saral de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures de son pays.

L’AKP est un parti islamiste sunnite, arrivé au pouvoir contre des élites laïques et nationalistes. La question du foulard est au cœur de son identité politique ; elle fut aussi l’un des enjeux du « coup d’État postmoderne » de 1997, qui renversa le gouvernement islamiste de Necmettin Erbakan. Nombre de responsables de l’AKP se reconnaissent aujourd’hui dans les victimes de cette interdiction prise par Aliyev.

Israël, l’autre ligne de fracture

Le différend ne se limite pas au voile. La relation étroite entre Bakou et Israël, sur fond de guerre à Gaza, irrite de plus en plus Ankara. L’an dernier encore, l’Azerbaïdjan servait d’intermédiaire entre Turcs et Israéliens, alors à couteaux tirés sur la Syrie. Bakou avait aussi pesé sur Israël pour qu’il ne reconnaisse pas le génocide arménien de 1915, carte que Netanyahou agitait contre Erdoğan. Ce rôle d’intermédiaire devient de plus en plus difficile à tenir.

La fin du « poing de fer »?

Ce qui frappe Cheterian, c’est la rapidité de la crise. Trois ans seulement après la victoire totale contre les Arméniens au Haut-Karabakh, qui avait offert une légitimité nouvelle et une concentration du pouvoir sans précédent à Ilham Aliyev, celui-ci doit affronter un mécontentement populaire. Cheterian conclut que depuis le nettoyage ethnique du Haut-Karabakh, une grande partie des Azerbaïdjanais a compris que leurs difficultés quotidiennes ne venaient pas du conflit avec l’Arménie, mais du système autoritaire de leur propre pays. L’Azerbaïdjan serait entré dans une nouvelle phase: une crise à la fois politique, sociale et normative, et qui risque de durer.