Quand les réfugiés deviennent des boucs émissaires politiques

Tigran Grigoryan ©CivilNet

L’incident semblait mineur au départ : une altercation dans le métro d’ Erevan, le 22 mars dernier. Pourtant, ce qui s’est produit entre le Premier ministre arménien Nikol Pachinian et Armine Mosiyan, une femme réfugiée du Haut-Karabakh, révèle des problèmes bien plus profonds et préoccupants. 

Avant de passer au décryptage politique, en livrant à la sagacité du lecteur l’analyse de Tigran Grigoryan, expert du Centre régional pour la démocratie et la sécurité, observons que le plus grave dans ce fait divers est l’invective d’un homme contre une femme, réfugiée, qui plus est en présence de son enfant. 

Tigran Grigoryan, a analysé cet événement dans l’émission « Ditankyun » du 30 mars 2026. L’analyste constate qu’à l’approche des élections en Arménie, on assiste à une instrumentalisation des réfugiés à des fins politiques. Ce phénomène n’est ni nouveau ni d’ailleurs spécifiquement arménien. Le centre régional pour la démocratie et la sécurité avait déjà documenté cette tendance dans un rapport publié en juillet 2025. Mais l’approche des élections intensifie l’utilisation et la manipulations des lignes de fractures existant au sein de la société arménienne. 

Un discours discriminant vis-à-vis des réfugiés

Lors de cette confrontation publique, Pachinian a employé deux narratifs particulièrement toxiques. Le premier présente les réfugiés comme des « ingrats » : « Nous avons dépensé les milliards gagnés par les citoyens arméniens pour vous maintenir au Haut-Karabakh, et vous n’êtes pas restés. » Le second va plus loin encore, les qualifiant explicitement de « fuyards » et de « lâches » qui n’auraient pas combattu.

Ce qui rend ces propos particulièrement graves, c’est leur fonction légitimatrice au-delà du cas particulier. Lorsque le Premier ministre d’un pays reprend des préjugés qui font partie des perceptions d’une partie de la société mais restent au niveau de la “culture du quotidien”, il joue un rôle, même non intentionnel, dans la légitimation de ces préjugés. De plus, en contexte électoral, il autorise, en quelque sorte, leur diffusion massive via les media pro et anti, auxquels il faut ajouter toute la webosphère de la désinformation.

L’amplification médiatique : de la manipulation à la fabrication pure

La suite de l’incident illustre parfaitement comment fonctionne la machine de désinformation. Des médias pro-gouvernementaux se sont empressés de fouiller le passé numérique d’Armine Mosiyan, exhumant des publications Facebook vieilles de trois ou quatre ans pour la discréditer. Mais certains sont allés bien au-delà : Media News et Ararat News ont tout simplement inventé des propos qu’elle n’a jamais tenus, lui attribuant notamment d’avoir dit « je me fous de l’Arménie ».

Ces mensonges, bien que réfutés par des équipes de fact-checking comme celle de CivilNet, se sont propagés à une vitesse vertigineuse dans les sections commentaires. Grigoryan souligne ici une asymétrie fondamentale : une désinformation se diffuse infiniment plus vite et plus largement que sa réfutation. Le mal est fait, et il est irréversible pour la personne ciblée.

Le déplacement de la responsabilité

A partir du moment où des médias non neutres reprennent un fait divers de cette nature, celui ci se transforme en coup communicationnel dans le contexte électoral. La défaite militaire de 2020 et le nettoyage ethnique de 2023 au Haut-Karabakh seront inévitablement partie intégrante de la campagne électorale. Or sur ces sujets, le gouvernement n’est pas en bonne position. Plutôt que d’assumer sa part de responsabilité, il peut être tentant de faire porter le blâme par d’autres. 

A l’appui de cette tentation, Pachinian a récemment affirmé, en se référant aux services de renseignement, que jusqu’à 90% des munitions présentes au Haut-Karabakh en septembre 2023 n’auraient pas été utilisées, impliquant que si les Arméniens ont dû fuir d’Artsakh, c’est parce que leurs soldats n’auraient pas combattu.

Des contradictions évidentes

Grigoryan démonte méthodiquement cette rhétorique. D’abord, il rappelle avec ironie que ces mêmes services de renseignement affirmaient en juillet 2020 qu’il n’y avait « pas de danger » à l’est, avant d’être surpris par la guerre quelques mois plus tard. Leur crédibilité est donc discutable.

Ensuite, il pose les vraies questions : que peut-on attendre d’une population complètement encerclée, après neuf mois de blocus sévère, dans des conditions de pénurie extrême, sans aucune perspective d’aide de l’Arménie ? Exiger de ces gens qu’ils se battent jusqu’à la mort n’est pas seulement irréaliste, c’est cruel.

Plus embarrassant encore : qui était légalement responsable de cet armement au Haut-Karabakh ? Qui nommait les commandants censés le gérer ? Et surtout, si ces commandants étaient si incompétents, pourquoi certains d’entre eux occupent-ils aujourd’hui des postes de haut rang à l’état-major général arménien ? Ces questions restent sans réponse.

Le paradoxe du pouvoir fort

Un mois avant les élections, les autorités programment un défilé militaire spectaculaire pour exhiber les nouveaux armements acquis et vanter les profondes réformes réalisées dans l’armée. Dans le même temps, elles déclarent que si elles n’obtiennent pas la majorité constitutionnelle, le pays subira non seulement une nouvelle guerre, mais une « défaite écrasante » et perdra sa souveraineté.

Selon Tigran Grigoryan, ces deux messages sont incompatibles. Six ans après la guerre de 2020, soit le pays s’est renforcé grâce aux réformes, soit il reste vulnérable au point de risquer l’effondrement en cas de guerre. Les deux ne peuvent être vrais simultanément. Pour l’analyste, cette incohérence sert avant tout à mobiliser électoralement par la peur.

Le coût humain invisible

Au-delà des calculs politiques, il y a l’impact sur des milliers de personnes qui ont tout perdu. À chaque cycle électoral, à chaque période de tension politique, ces réfugiés sont forcés de revivre leur traumatisme tout en étant publiquement stigmatisés comme « ingrats », « lâches » et « fuyards ». C’est le commandant en chef suprême lui-même – celui qui déclarait qu’il ne valait pas la peine de se battre pour certains territoires, qui promettait « la guerre » si les concessions n’étaient pas acceptées – qui les accuse aujourd’hui de ne pas avoir combattu.

Une lueur d’espoir démocratique

Dans ce tableau sombre, Grigoryan identifie néanmoins un élément positif : la réaction publique. Transcendant les clivages politiques, des citoyens, des organisations de la société civile, des acteurs de tous horizons ont fermement condamné ces dérapages. Même le Défenseur des droits de l’homme a enregistré officiellement l’incident. Cette mobilisation collective a contraint Pachinian à présenter des excuses partielles à Armine Mosiyan.

Cette réponse démontre qu’il existe des lignes rouges démocratiques que même les autorités ne peuvent franchir impunément. Elle prouve que la société civile reste vigilante et capable de réagir lorsque la dignité humaine est bafouée.

Les leçons pour toutes les démocraties

L’expert conclut avec lucidité : son analyse ne vise pas à idéaliser les anciennes autorités du Haut-Karabakh, qui ont effectivement commis des erreurs et fait preuve de naïveté politique. Mais transformer une population entière de victimes en boucs émissaires pour des raisons électorales constitue une dérive dangereuse.