C’est sur cet adage que Turcs et Arméniens ont en partage que s’est ouverte la rencontre des journalistes turcs en visite à Erevan du 10 au 13 mars 2025 avec le Premier Ministre arménien. Avant que la société turque se mobilise massivement cette semaine contre l’arrestation d’Ekrem Imamoglu, principal opposant à R.T. Erdogan devenu un symbole de la résistance aux tendances autoritaires du régime turc et aux reculs de l’Etat de droit, l’Arménie avait fait une modeste, mais notable apparition dans les médias turcs. L’apparition de l’Arménie dans les médias turcs est suffisamment rare pour être soulignée, d’autant que le traitement médiatique a reflété une véritable diversité de points de vue. L’Arménie étant une question tout à fait négligeable dans l’agenda politique officiel turc et souffrant d’un parasitage massif par le facteur azerbaïdjanais pour des raisons multiples tenant à la proximité entre les deux pays, on ne peut que souhaiter que d’autres occasions de faire connaissance soient créées. Les visites réciproques de journalistes et d’universitaires figurent parmi ces moyens et peuvent être suscités, même frontières fermées. Il en va différemment des échanges touristiques, dont le potentiel en termes de masses sociales serait sans commune mesure pour briser la glace et faire tomber certains stéréotypes, mais qui dépend totalement de l’ouverture des frontières.
Une dizaine de journalistes turcs étaient en visite en Arménie du 10 au 13 mars 2025. Le groupe accueilli à Erevan était composé de représentants des médias pro-gouvernementaux, de l’opposition et de plateformes médiatiques indépendantes alternatives. Reçus lors d’un long entretien avec le Premier Ministre, N. Pashinyan,le 13 mars 2025 à Erevan, la journaliste Barçın Yinanç (T24) a débuté par cet adage turc: “Su küçüğün söz büyüğün”, sur lequel le Premier ministre a rebondi en conclusion, dans sa version arménienne: “Ջուրը փոքրին, խոսքը՝ մեծին”, soulignant ainsi en creux la proximité culturelle sous-jacente entre les deux peuples, au-delà des conflits et des divergences. Manière de donner encore plus de relief au contenu de cette discussion, qualifié par certains des journalistes de novateur, sinon d’historique.
La couverture médiatique tirée de cette visite a été variée et significative : une vingtaine de reportages et plus de cinquante publications ont fait place à l’Arménie, résumés par la chaîne d’information arménienne “Lurer”. La dernière occurrence d’une apparition médiatique significative de l’Arménie dans la presse turque avait eu lieu après le séisme de 2023 en Turquie, quand l’Arménie avait envoyé de l’aide humanitaire et des sauveteurs dans l’est de la Turquie, suscitant une surprise positive dans l’opinion publique turque.
Traitement de l’interview de Pashinyan dans les médias turcs
CNN Türk, chaîne pro-gouvernementale, a diffusé l’interview du Premier ministre arménien le 14 mars dans son journal télévisé du soir. Les déclarations de Nikol Pashinyan ont été retransmises sous forme de citations directes, sans modifications, abordant notamment le rejet du “corridor du Zangezour” et de toute notion d’Azerbaïdjan occidental en Arménie. Pour illustrer la vidéo, la chaîne a mis en avant la déclaration du Premier ministre sur le génocide arménien : « Aujourd’hui est aujourd’hui, et l’histoire est l’histoire ».
NTV, autre média pro-gouvernemental, a mis l’accent sur la position de Pashinyan sur le génocide arménien. Çubukçu, journaliste et analyste de la chaîne, a rappelé qu’il avait souvent posé la question du Zangezour lors de réunions en Arménie et que la réponse était toujours la même : cette formulation est inacceptable pour Erevan. Il a aussi mentionné l’existence du projet alternatif promu par Erevan, le « Carrefour de la paix », qui vise l’ouverture des voies de communication régionales. NTV avait diffusé dès le 11 mars un extrait de l’interview de Ruben Rubinian, le représentant spécial arménien dans les discussions avec Ankara, en traduction directe et sans commentaire journalistique.
TRT World, média turc en langue anglaise, a consacré une émission de son programme Straight Talk du 14 mars à la visite en Arménie. L’émission a porté sur la fermeture de la frontière arméno-turque, les avancées dans le processus de normalisation, la rencontre avec Pashinyan, ainsi que sur la victoire de l’Azerbaïdjan après la deuxième guerre du Karabakh et l’évolution de l’équilibre des forces dans la région.
Kemal TV, chaîne d’opposition, a diffusé un reportage dans lequel les citations directes de Pashinyan apparaissent en arménien avec des sous-titres en turc. L’une des déclarations mises en avant est : « Je pense que la normalisation des relations entre l’Arménie et la Turquie est désormais une question de temps. »
Le site d’information indépendant T24 a publié une interview de la journaliste et analyste politique Barçın Yinanç sur sa chaîne YouTube. Intitulée « Messages non conventionnels de l’Arménie à Ankara », cette interview qualifie les déclarations de Pashinyan d’« historiques ». L’analyste souligne que la politique du Premier ministre arménien brise certains tabous, remet en question certains symboles de l’Arménie et adopte des méthodes de gouvernance non conventionnelles, notamment à travers ses publications publiques, ses annonces officielles et son usage des transports en commun.
Barçın Yinanç qualifie l’attitude d’Erevan dans les négociations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan de « patience stratégique ». Elle insiste sur le fait que l’Arménie prend régulièrement des initiatives pour normaliser ses relations avec Ankara et Bakou, même si ces efforts n’ont pas encore produit de résultats concrets.
Tonalité des reportages et réactions internationales
CNN Türk a retransmis la position de l’Arménie sur le génocide arménien et d’autres questions sensibles sans altération, mais sans non plus d’angle positif, comme en témoigne le titre du reportage : « Un pays assiégé : ce qui se dit en Arménie ».
Le site anglophone Turkey in Depth, fondé par des journalistes indépendants, a publié un article intitulé « Le Premier ministre arménien a envoyé des messages historiques à Ankara ». Il reprend les idées de Pashinyan sur le programme de « l’Arménie réelle”, et ses mises en perspective sur le Mont Ararat et la reconnaissance internationale du génocide arménien.
Le changement de cap de Pashinyan est présenté comme un élément clé supprimant les obstacles à la normalisation des relations avec la Turquie.
L’ensemble des médias turcs a relayé des éléments clés de la vision développée par le Premier Ministre :
- L’opposition ferme d’un concept de « corridor de Zangezour » au sens extra-territorial
- Le soutien d’Erevan à l’ouverture des voies de communication régionales dans le respect de la souveraineté de tous les pays
- Le rejet catégorique de la rhétorique de Bakou concernant l’« Azerbaïdjan occidental »
Dans un article publié par Yetvart Danzikyan, rédacteur en chef du journal arménien Agos, basé en Turquie, intitulé « Comment Ankara réagira-t-il aux messages de Pashinyan ? », l’auteur met en avant la question qui demeure : Pashinyan est prêt à la normalisation, alors pourquoi Ankara tarde-t-il à ouvrir la frontière et à établir des relations bilatérales ?
Un intérêt modeste, mais soutenu dans le temps pour l’Arménie parviendra-t-il à être créé ?
À la suite de cette tournée médiatique, le Centre de relations publiques et d’information du gouvernement arménien a fait part du souhait de quatre autres médias turcs de se rendre à leur tour en Arménie.
Cette visite et sa couverture témoignent d’un intérêt modeste pour le processus de normalisation entre Erevan et Ankara, ainsi que de l’impact des positions du gouvernement arménien. La taille et le poids régional de la Turquie occultent la plupart du temps tout intérêt pour le petit voisin vivant de l’autre côté d’une frontière fermée et englué dans un conflit dans lequel la solidarité turque est primordiale. Ankara n’est pas contre la normalisation des relations avec Erevan aujourd’hui, et a même discrètement montré qu’une signature rapide de l’accord de paix était souhaitable, mais ne risquera pas de susciter un mécontentement trop vif à Bakou pour pousser cette question, d’importance secondaire par rapport à d’autres théâtres vitaux (Syrie, question kurde) ou stratégiques, comme l’Ukraine et la Mer Noire, où se joue la relation faite de proximité et de compétition avec la Russie. À l’Arménie, par conséquent, d’entretenir ce début d’intérêt afin de ne pas disparaître complètement des écrans radars turcs.