L’accord de paix Arménie-Azerbaïdjan: une avancée à concrétiser

L'accord de paix Arménie-Azerbaïdjan: une avancée à concrétiser

Taline Papazian, politologue, maîtresse de conférence à Sciences Po, directrice d’API, a été interrogée par Ani Paitjan pour CivilNet le 18 mars 2025, sur l’accord du 13 mars entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Si un texte commun a été validé, reste à savoir si Bakou ira jusqu’au bout. En quoi consistent les avancées de cette étape? Comment se dessine la suite?

Le 13 mars, l’Arménie et l’Azerbaïdjan se sont mis d’accord pour avancer dans le processus de paix. Peut-on vraiment croire à la bonne volonté de l’Azerbaïdjan ?

Éviter les spéculations sur les intentions d’Ilham Aliev, dont on sait qu’il a bien plus de raisons que Nikol Pashinyan de ne pas vouloir d’un accord de paix. Reconnaître que nonobstant ces intentions, le fait qu’un texte sur lequel les deux parties sont d’accord est en soi une véritable avancée, eu égard à la longévité du conflit.

Les étapes désormais devant les deux parties sont la signature, la ratification puis la mise en œuvre. Chacune de ces étapes contient des potentialités pour différer voire faire dérailler l’accord.

Du côté de Erevan, des raisons politiques et stratégiques fortes ont mené la diplomatie arménienne à rendre possible l’accord sur un texte, en coupant l’herbe sous le pied à la tactique de l’impasse souhaitée par Bakou. Il faut rappeler que la partie qui a besoin de paix pour sortir de l’incertitude du ni guerre ni paix permanente et ouvrir des perspectives de développement économique solides pour toute la région est Erevan. La diplomatie arménienne a donc porté la majorité des efforts pour y parvenir.

Les deux points principaux de l’accord concernent l’exclusion des forces tierces à la frontière et l’abandon des poursuites judiciaires internationales. Pourquoi étaient-ils si importants pour l’Azerbaïdjan ?

Exclusion des forces tierces, visant la mission d’observation européenne. Bien que simple mission d’observation, civile donc non armée, et que par conséquent la qualifier de force pourrait être sujet à débat, on sait que Bakou ne ménage pas ses critiques et sa désinformation sur cette mission, dont elle souhaite le départ. La litanie des accusations de Bakou à son encontre va de l’interférence à la déstabilisation du cessez-le-feu.

Erevan est prête à faire cette concession dans une certaine mesure, mais  cela ne signifie pas un retrait immédiat des observateurs de la frontière. Il faudra passer par les étapes de signature et de ratification puis voir en quoi la mise en oeuvre de ce point consistera exactement. 

Abandon des poursuites judiciaires internationales : L’Arménie et l’Azerbaïdjan ont plusieurs affaires en cours devant des tribunaux internationaux. L’Arménie a bien entendu des revendications légitimes et particulièrement graves, liées aux crimes de guerre, aux violations du droit international humanitaire, aux discriminations raciales. Cependant, on ne peut pas exclure que l’Azerbaïdjan n’ait pas quelques dossiers de son côté, que ce soit en lien avec les 600000 réfugiés azerbaïdjanais de la première guerre ou des questions environnementales dans l’exploitation de certaines ressources du sol au Haut-Karabakh. 

Ce qui est prévu par l’accord, pour ce qu’on en sait, est un retrait réciproque des plaintes. D’un point de vue pragmatique, la paix n’est pas toujours la justice, et dans le cas présent, Erevan cherche dans cette phase à sortir du régime de la guerre, pas à entrer dans le régime de la justice ni de la réconciliation.

Le même soir, le ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères a mentionné des amendements à la Constitution arménienne et la dissolution du groupe de Minsk comme conditions préalables à la signature. L’Arménie a immédiatement rejeté ces demandes. L’accord commence-t-il mal ?

L’Azerbaïdjan est tenté de chercher des prétextes pour ne pas signer et en trouvera.

Risque de revivre le scénario des protocoles arméno-turcs, où après la signature, des préconditions posées par Ankara ont fait échouer le processus dans sa phase de ratification.

L’importance des pressions internationales : Il faut espérer que des puissances extérieures, Washington et/ou l’UE, incitent fortement Bakou à signer l’accord.

Le rôle d’Ankara mérite d’être souligné : la Turquie a joué un rôle discret et positif dans la phase en cours, élément dont il faut souhaiter qu’il perdure. Ankara a des motivations économiques à préférer aujourd’hui un Caucase du sud pacifié et économiquement ouvert, à un Caucase du sud bloqué dans la phase actuelle; d’autant plus en prévision de la réaffirmation des intérêts russes dans la région.

Quelle est la place de la Turquie et de la Russie dans ce processus ? Quel rôle les États-Unis peuvent-ils jouer ?

La Russie est la plus inquiète face à un accord qui mettrait effectivement fin au conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Moscou a d’ailleurs réagi en proposant d’accueillir la suite des négociations, i.e. reprendre la main sur le processus.

Un accord de paix, qui plus est obtenu bilatéralement, renforcera la souveraineté de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan.

Les États-Unis pourraient avoir un rôle positif déterminant. Qu’on apprécie ou non la manière dont le président Trump conçoit ses “paix”, il est indéniable que l’administration américaine actuelle veut se débarrasser d’un certain nombre de conflits. A la diplomatie arménienne de se saisir de cette envie pour pousser le bouchon dans le bon sens et faire en sorte d’inciter Bakou.

Ankara et Moscou préfèrent la régionalisation mais leurs intérêts ne coincident pas. De manière plus générale, Erevan doit continuer à nourrir et diversifier ses relations avec l’Europe et les États-Unis pour contrer la pression russe.

Depuis la guerre de 2020, la sécurité est une question cruciale. Parle-t-on uniquement d’armement ou d’une stratégie plus large ?

La sécurité ne concerne pas seulement les frontières ni l’armement. Erevan n’a toujours pas revu sa “stratégie de sécurité nationale” en dépit de tous les événements survenus depuis 2020.

On comprend que le gouvernement Pashinyan marche sur une ligne de crête et que le précipice sous les pieds de la République d’Arménie est profond.

Ainsi, face aux accusations régulières de “revanchisme”, à certaines demandes fantaisistes et grotesques comme celle de de rendre les armements achetés, Erevan réaffirme fermement son droit à se défendre, sans donner de prétexte à Bakou de démarrer des opérations militaires. [Ndlr: A ce sujet, Erevan a dit et répété qu’elle proposait la mise en place d’un mécanisme conjoint d’investigation des violations du cessez-le-feu, et qu’elle “attend toujours la réponse de l’Azerbaïdjan.”]

Erevan a intérêt à collaborer activement avec d’autres pays ayant basé leur sécurité sur la gestion de situations asymétriques et qui sont des partenaires potentiels identifiés (Pays baltes en particulier l’Estonie, pays nordiques en particulier la Finlande) pour accélérer la modernisation de sa stratégie de sécurité nationale. La sécurité concerne tous les citoyens.  L’objectif simple est d’augmenter rapidement et à un prix raisonnable, le coût d’une guerre contre l’Arménie pour faire préférer la négociation à l’agression. La diplomatie arménienne doit travailler avec ses partenaires européens pour renforcer cette approche.

L’interview complète ici.