La Documentation française met le Caucase à l’honneur

Questions internationales n°135: Géopolitique du Caucase
Questions internationales n°135: Géopolitique du Caucase

par Taline Papazian

Deux guerres et leurs impacts transforment durablement la région: l’une locale en 2020, au Haut-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, l’autre régionale depuis 2022 entre la Russie et l’Ukraine, avec des implications internationales. La région est au centre d’un nouveau grand jeu: conflits anciens et nouveaux, avec en particulier les conséquences multiples de la guerre en Ukraine, rivalités d’influence, enjeux énergétiques et routes stratégiques eurasiatiques. Le Caucase du Sud traverse une phase de recomposition profonde: mutation diplomatique en Arménie, affirmation stratégique de l’Azerbaïdjan, recul autoritaire en Géorgie, redéfinition des projets énergétiques et grandes manœuvres régionales. L’ensemble de ces dynamiques est analysé et mis en perspective dans le numéro 135 (février-mars 2026) de la revue Questions internationales, consacré à la « Géopolitique du Caucase », qui propose un panorama structuré des transformations à l’œuvre.

Le dossier porte une attention particulière à chacun des trois États du Caucase du Sud: Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie. Sur l’Arménie, Taline Papazian, politologue, enseignante en relations internationales et sociologie des sociétés post-soviétiques, décrit la période allant de la guerre de 2020 aux accords de Washington en 2025 comme cinq années durant lesquelles chocs extérieurs et crises intérieures se sont succédé entre deux répits précaires, faisant maintenant place à une stabilisation grâce aux accords de Washington et à leur démarrage. Ces accords réorientent le règlement du conflit arméno-azerbaïdjanais vers l’économie, les infrastructures et le désenclavement régional, déplaçant le centre de gravité des discussions vers des logiques d’ouverture et de connectivité. Durement secouée par la défaite de 2020, le nettoyage ethnique des Arméniens du Haut-Karabakh en 2023 et l’effondrement de sa sécurité extérieure, l’Arménie a entamé une mutation diplomatique qui vient en soutien de la démocratisation de la société. L’article conclut néanmoins sur la fragilité de ces dynamiques qui restent à consolider et dont le sort dépendra en partie du déroulement des élections parlementaires prévues en juin 2026.

L’article sur l’Azerbaïdjan, signé par l’historien Altay Goyushov, spécialiste de l’Islam politique, repart lui aussi de la guerre de 2020, conclue par une victoire de l’Azerbaïdjan qui a profondément remodelé la géopolitique régionale. L’Azerbaïdjan s’est imposé comme un acteur de premier plan dans la région, adoptant une diplomatie affirmée et offensive au service d’ambitions fortes sur la scène internationale. Dans le même temps, le pouvoir présidentiel à Bakou en est sorti renforcé, de plus en plus autoritaire et répressif vis-à-vis de la société civile et des médias indépendants. Ces évolutions, détaillées dans la revue, éclairent les ressorts internes et externes de cette affirmation stratégique.

Enfin, la trajectoire récente de la Géorgie est analysée par Silvia Serrano, professeure d’études soviétiques et post-soviétiques à Sorbonne Université, qui parle de “bascule autoritaire”. Le parti au pouvoir réprime l’opposition, consolide son contrôle sur les institutions, les médias et la société civile, et impose un nouveau récit collectif. Inspirée d’une rhétorique venue de Moscou mais adaptée au contexte local, cette narration contribue à rendre audibles, voire crédibles, des discours complotistes, biaisés ou mensongers auprès d’une partie de la société. La revue analyse les mécanismes de cette transformation et les conditions dans lesquelles ces discours s’installent dans le débat public. Pour autant, une partie significative de la société géorgienne résiste à cette dérive et au recul du processus d’adhésion à l’Union européenne de la Géorgie, qui a choisi cette orientation dès la première moitié des années 1990. 

Ces recompositions politiques s’inscrivent dans un cadre plus large, également exploré dans ce numéro : celui de l’énergie et du désenclavement abordé par Michaël Levystone, doctorant à l’INALCO; et des grandes manœuvres stratégiques présentées par Gaïdz Minassian, enseignant à Sciences Po Paris en relations internationales. L’indépendance des républiques sud-caucasiennes en 1991 a mis fin au modèle soviétique de gestion commune des ressources. Depuis, chaque État a suivi sa propre voie : l’Arménie a hérité du nucléaire et choisi l’option gazière. Contrainte par sa dépendance à la Russie pour le combustible (uranium) ainsi que pour son approvisionnement (ArmRosGazProm), l’Arménie cherche une diversification de ses partenaires et de ses importations. La Géorgie s’est tournée vers l’hydro-électricité et le gaz. Elle a également bénéficié de sa position de pays de transit depuis le milieu des années 2000, profitant du conflit entre ses deux voisins. Enfin, l’Azerbaïdjan a tout misé sur ses hydrocarbures, en particulier le pétrole. De nouvelles perspectives, qu’il s’agisse des énergies renouvelables, du nucléaire ou des terres rares, complètent aujourd’hui ces orientations et redessinent les marges de manœuvre stratégiques de chacun.

L’article de Gaïdz Minassian  interroge la place du Caucase du Sud dans son environnement stratégique. Carrefour mondial ou espace réservé aux anciennes puissances impériales que sont l’Iran, la Russie et la Turquie ? Angle mort géopolitique ou nouvelle route privilégiée par le commerce mondial et, à terme, par la transition écologique ? Ces questions structurent l’avenir de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie et donnent la mesure des enjeux analysés dans l’ensemble du dossier.

9782111742819-Extrait