
par Elodie Gavrilof
Né il y a moins de trois ans, ce partenariat connaît une croissance régulière depuis que l’Arménie a gelé sa participation à l’OTSC (Organisation du Traité de Sécurité Collective) en octobre 2022. Après la création d’une mission de défense en Arménie au mois de janvier 2023, c’est à l’occasion d’une visite officielle le 3 octobre à Erevan, soit un peu plus de deux semaines après le nettoyage ethnique du Haut-Karabakh, que la ministre de l’Europe et des Affaires étrangères avait «annoncé que la France avait donné son accord à la conclusion de contrats permettant la livraison de matériel militaire à vocation défensive à l’Arménie.”1Rapport au Parlement 2024 sur les exportations d’armement de la France. P. 12 En février 2024, autre visite officielle, cette fois inédite: le ministre de la Défense Sébastien Lecornu se déplace à Erevan à l’occasion d’une série de signatures de contrats. La nature du partenariat est claire : la France se positionne en soutien à la défense de la souveraineté de l’Arménie, pour l’aider à faire face aux menaces contre son intégrité territoriale.
Le fonctionnement du système des exportations françaises en matière d’armement
Eduard Arakelyan dans son article sur les exportations françaises pour le Regional Center for Democracy and Security, indique que « la France a ouvert un espace pour l’Arménie permettant des acquisitions à grande échelle et de futurs programmes de modernisation, considérant l’Arménie comme un partenaire militaro-technique à long terme plutôt qu’un client ponctuel.”2“French Parliamentary Report : Export licenses open the door to major defense acquisitions for Armenia”. Regional Center for Democracy and Security. 3 novembre 2025. Lien vers l’article. Par défaut, l’exportation de matériel de guerre est interdite. Il faut, pour ce faire, bénéficier d’une autorisation du Ministère des Armées ; ces contrats ne peuvent être conclus en dehors du contrôle de l’État. Lorsque la France conclut un partenariat en matière de défense, alors les différentes entreprises françaises qui sont à même de fabriquer ledit matériel et disposent des licences qui accompagnent ces programmes peuvent l’acheminer dans le pays en question.
Plus loin, Eduard Arakelyan continue :
« Selon le rapport, en 2024, la France a délivré 29 licences d’exportation pour l’Arménie, d’une valeur totale de 2,756 milliards d’euros. Ce chiffre ne correspond pas au volume réel des ventes — il fixe la limite supérieure des livraisons autorisées, une sorte « d’autorisation cadre » pour les années à venir. »
Les licences Military List (ML), dont il est question ici, sont des autorisations obligatoires pour exporter des biens et technologies figurant sur la liste militaire de l’Union européenne ou d’autres réglementations nationales (comme l’USML aux États-Unis). Ces listes recensent les équipements sensibles destinés à la défense, tels que les armes, munitions, systèmes de cryptage militaire ou véhicules blindés. En France, leur délivrance relève des autorités douanières et du Service des biens à double usage, dans le cadre du Règlement (UE) 2021/821. Chaque licence ML est spécifique au produit, au destinataire et à la quantité, garantissant un contrôle strict des transferts pour des raisons de sécurité nationale et de respect des engagements internationaux. Ces licences diffèrent des autorisations globales ou générales, qui simplifient les procédures pour des exportations récurrentes ou à faible risque. C’est le décalage entre le montant maximum autorisé sur ce type de licence et les montants des contrats en jeu qui permettent à Eduard Arakelyan d’indiquer une volonté de la France d’établir avec l’Arménie un partenariat sur le temps long.
Le partenariat de défense franco-arménien
Le partenariat de défense établi avec l’Arménie s’articule autour de différents points. D’une part, le Rapport de 2023 sur les exportations d’armement de l’année 2022 indique qu’aucune prise de commande n’a été effectuée par l’Arménie entre 2013 et 2022. Le pays ne figure d’ailleurs nulle part dans le rapport, qui dresse, au-delà des chiffres, un portrait de la politique de défense et d’exportations du pays3Rapport au Parlement 2023 sur les exportations d’armement de la France. L’année suivante, dans le rapport de 2024 sur l’année 2023, l’Arménie est mentionnée aux côtés de l’Ukraine dans la partie sur les priorités stratégiques de la France. La mise en place d’un attaché militaire en est l’une des premières manifestations.
Au-delà des mots, le partenariat se décline sur les plans de la formation et des exportations. L’armée française a envoyé « un détachement d’instructeurs chasseurs alpins qui a été déployé pour former les militaires arméniens au combat en montagne et un accord conclu entre l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et l’académie militaire Vazgen Sargsyan pour la formation d’élèves-officiers arméniens »4Rapport au Parlement 2025 sur les exportations d’armement de la France, p.12. En ce qui concerne le matériel, « de nombreux contrats portant sur des matériels terrestres ont été passés fin 2023 et en 2024 afin de renforcer les capacités de défense arméniennes. D’autres prospects font encore l’objet de discussions, de même que des projets pour contribuer au développement de la base industrielle et technologique de défense arménienne »5Ibid, p. 12.
L’impact du partenariat franco-arménien dans la région
Si ces mesures et contrats mis en œuvre ne permettent pas à eux seuls de faire en sorte que l’Arménie puisse faire face à une invasion de la part de son voisin -les pertes en matériel et équipements de 2020 et 2023 mettront encore plusieurs années à être résorbées-, elles ont participé de la mise à distance du conflit en 2024.
Les alliances conclues par Erevan sont particulièrement scrutées à Bakou et critiquées. Dès la sortie du rapport 2025 sur les exportations d’armement, des articles ont été écrits à ce sujet6Voir par exemple : “Fransa Ermənistana 274 milyon avroluq silah satıb”. Crossmedia.az . 3 novembre 2025. Lien vers l’article. La vente de matériel à l’Arménie a suscité l’ire du Ministère de la défense azerbaïdjanais dès la nouvelle sortie, à la mi-2024. Celui-ci a publié un communiqué particulièrement critique, qui fustige, par exemple, l’envoi de canons CAESAR, ce qui, selon lui, « constitue une preuve supplémentaire [des] agissements provocateurs [de la France] dans le Caucase du Sud »7Déclaration du Ministère de la Défense de la République d’Azerbaïdjan. 18 juin 2024. Lien vers le site. À cette occasion, Bakou est revenu sur la question des outre-mers françaises, et notamment de la Kanaky. Le Groupe d’Initiative de Bakou a été créé en juillet 2023 à cet effet, comme le montre l’enquête réalisée par la VIGINUM8“Un-Notorious BIG : une campagne numérique de manipulation de l’information ciblant les DROM-COM et la Corse”. Rapport technique. Décembre 2024. Lien vers le rapport, et il organise depuis lors un certain nombre d’événements et de conférences sur ces questions, afin d’avoir à disposition des instruments pour déstabiliser Paris au besoin.
L’Arménie de son côté manifeste systématiquement sa volonté de diversifier ses partenaires, y compris dans le domaine régalien de la défense. La diversification des domaines de la coopération franco-arménienne indique une volonté partagée de donner une nouvelle qualité à ces relations, longtemps cantonnées au symbolique et au mémoriel. Cela ne présage en rien des relations entre la France et l’Azerbaïdjan, qui s’améliorent de nouveau depuis plusieurs mois, mais permet d’éclairer le spectre et de souligner le potentiel stratégique des relations entre la France et l’Arménie.
