Asie centrale, Caucase du Sud et Arménie : entre agentivité régionale et connectivité stratégique

par Elodie Gavrilof

Nous avions présenté, en septembre dernier, la question des relations entre l’Arménie et la Chine en montrant que Erevan tente, via la stratégie des « Crossroads of Peace », de se raccrocher à différentes dynamiques régionales. Aujourd’hui nous abordons cette question sous l’angle de l’Asie centrale, en partant d’un article d’Emil Avdaliani, professeur de relations internationales à l’Université européenne de Tbilissi, publié le 11 février 2026 sur le site de la Fondation Jamestown, et d’une émission de France Culture, diffusée le 12 février 2026, intitulée « Avec le Kazakhstan, se poser en alternative aux impérialismes », qui réunissait Catherine Poujol (Inalco), Ikboljon Qoraboyev (Université Maqsut Narikbayev, Astana) et Yéléna Mac-Glandières (IFG, Paris 8), dont les travaux portent sur les questions de concurrence et de logistique en mer Caspienne.

Le Kazakhstan se place, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, comme un partenaire central en matière de connectivité, mais aussi comme un acteur diplomatique de premier plan. Cette posture ne date toutefois pas de 2022. Dès 1991, le pays adopte une diplomatie multivectorielle que le chercheur kazakhstanais Ikboljon Qoraboyev décrit comme relevant d’une « psychologie politique régionale ». Pays enclavé, frontalier de la Russie et de la Chine, et situé à proximité de zones de conflictualité comme l’Afghanistan ou le Caucase du Sud, le Kazakhstan cherche à entretenir des relations avec l’ensemble des puissances qui comptent, afin de compenser les contraintes structurelles liées à sa géographie. Le corridor transcaspien peut ainsi être lu comme une traduction matérielle de cette diplomatie multivectorielle, en ce qu’il permet au Kazakhstan de multiplier les partenariats tout en réduisant sa dépendance à l’égard d’un seul axe de transit.

Dans un article publié en septembre 2025, nous avions souligné la volonté chinoise de diversifier ses routes commerciales vers l’Europe et de réduire sa dépendance au détroit de Malacca, objectif poursuivi depuis 2013 via la Belt and Road Initiative, ou nouvelles routes de la soie. Dans ce dispositif, l’Asie centrale joue un rôle central en tant que corridor stratégique. Toutefois, plus qu’un simple projet chinois auquel se raccrocheraient les États traversés, les chercheurs interrogés montrent que certaines initiatives, notamment le corridor transcaspien – également désigné sous le nom de Middle Corridor ou de Trans-Caspian International Transport Route (TITR) – relèvent d’une véritable agentivité régionale. S’il s’inscrit dans la dynamique plus large des nouvelles routes de la soie, il est porté avant tout par le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et la Géorgie. Yéléna Mac-Glandières a rappelé que l’association, créée en 2014, devait réunir des États de la mer Noire et de la mer Caspienne, et était conçue comme une route de redondance, c’est-à-dire une route prévue en plus des autres. Elle est devenue une joint-venture sur initiative du Kazakhstan, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie. Elle ajoute qu’alors que, dans les premières années, l’Azerbaïdjan se présentait comme un acteur moteur dans ses discours politiques, le Kazakhstan apparaît désormais comme le plus actif : il démarche ses partenaires, recrute les personnels impliqués dans l’exploitation du corridor et constitue également l’un de ses principaux marchés d’origine et de destination.

Effectivement, Emil Avdaliani montre bien la montée en puissance du pays et l’importance que prend le Caucase du Sud dans cette démarche, dont dépend le développement de cette route. À ce titre, des trois pays du Caucase, l’Azerbaïdjan est celui dont les liens avec Astana sont les plus solides. 1500 entreprises azerbaïdjanaises opèrent au Kazakhstan, et 150 entreprises kazakhstanaises sont présentes en Azerbaïdjan. Bakou a d’ailleurs rejoint le Conseil consultatif des Chefs d’État d’Asie centrale comme membre de plein droit le 16 novembre 2025. Le pays entretient aussi des relations commerciales importantes avec la Géorgie, dont il est le deuxième plus important importateur de biens, selon l’Office national de la Statistique géorgienne. Il s’agit là d’une expression d’agentivité régionale : loin d’être de simples espaces traversés par des projets exogènes, les États concernés participent activement à la définition, à l’institutionnalisation et à la mise en œuvre des infrastructures qui les relient.

L’Arménie cherche désormais à s’insérer dans ces dynamiques et pour ce faire à donner de la consistance à des relations existantes mais plus ténues. Catherine Poujol indique que le pays, comme le Kirghizistan, va devoir se raccrocher à des dynamiques déjà bien à l’œuvre. En novembre 2025, Nikol Pashinyan et Kassym-Jomart Tokayev, le président kazakhstanais, ont signé des accords de coopération dans le secteur de la tech, vers lequel les deux pays se tournent. Le Kazakhstan a d’ailleurs créé un ministère de l’Intelligence artificielle et du développement numérique à l’automne 2025. Astana a aussi envoyé un premier chargement de blé en Arménie via l’Azerbaïdjan au début du mois de novembre 2025. Si la dynamique est naissante, elle s’inscrit toutefois dans un espace où tout n’est pas joué. Le corridor transcaspien est loin d’être parfaitement opérationnel, et il n’atteint pas encore l’objectif affiché d’un transit Chine-Europe en quinze jours. Selon Yéléna Mac-Glandières, certains des problèmes tiennent aux pays que la route traverse, et à l’absence d’harmonisation d’un certain nombre de normes. Il y a des ruptures de charges entre la Chine et le Kazakhstan, mais aussi entre la Géorgie et la Turquie. Les conteneurs doivent alors être déchargés et rechargés en raison des tailles de rails différentes entre les États, ce qui ralentit l’acheminement des marchandises. L’Europe apparaît désormais comme un acteur susceptible d’intervenir sur ces questions. Plusieurs paramètres – techniques, politiques et normatifs – du corridor transcaspien restent à harmoniser. C’est donc dans un espace bien entamé mais encore inachevé que s’inscrit la tentative d’insertion de l’Arménie.