
Depuis quelques mois, la menace revient avec une régularité qui n’a rien d’anodin. Des responsables russes, relayés par leurs médias, laissent entendre que l’Arménie pourrait perdre son tarif « préférentiel » et devoir payer son gaz au « prix du marché ». Par là, on entend le plus souvent le prix de gros européen. Dans une analyse publiée le 14 octobre par le Regional Center for Democracy and Security (RCDS), Hakob Vardanyan, ancien vice-ministre de l’Administration territoriale et des Infrastructures chargé de l’énergie, prend le débat à rebours. Avant de chiffrer quoi que ce soit, il faut savoir ce que l’on supprime au juste.
Le prix actuel repose sur plusieurs accords intergouvernementaux signés le 2 décembre 2013. Le premier fixait un prix de base de 189 dollars les 1 000 m³, avec une formule intégrant un droit d’exportation russe de 30 % sur le différentiel de prix entre le prix total et le prix de base. Appliquée à 189 dollars, cette formule donne un prix final de 270 dollars. Ce chiffre est souvent cité, raison pour laquelle nous le mentionnons ici. Un second accord, signé le même jour, exonère de ce droit les volumes destinés à la consommation intérieure arménienne.
L’indexation prévue en 2013 sur le prix régulé dans la région d’Orenbourg et sur l’inflation américaine, a amené à remanier plusieurs fois le prix. Le prix est passé à 165 dollars en 2015, puis à 150 dollars de 2016 à 2018, avant de revenir à 165 dollars en 2019. Ce montant vaut pour un gaz de 7 900 kcal/m³. Comme le pouvoir calorifique réel est plus élevé, Erevan paie en pratique environ 177,50 dollars à la frontière.
Dernier élément, moins visible : l’Arménie verse chaque année quelque 34,8 millions de dollars pour la capacité de la tranche Hrazdan-5, et ce paiement fait partie de l’équilibre qui garantit le prix de 165 dollars.
Quel « marché » ?
Il n’existe pas de prix mondial du gaz et donc pas de prix du marché. L’Europe est l’un des marchés les plus chers. Les moyennes annuelles y étaient d’environ 470 dollars en 2023, 393 en 2024 et 429 en 2025. En 2026, la moyenne des neuf premiers mois atteint environ 606 dollars, et le seul mois de septembre près de 911. Pour l’auteur, le prix européen ne peut pas être considéré comme une référence universelle.
La Russie elle-même en fournit la preuve. Elle vend son gaz à la Chine, via Power of Siberia 1, à environ 258,80 dollars selon ses propres prévisions pour 2026. Pour Power of Siberia 2, Pékin réclame 120 à 130 dollars et Moscou en demande 250 à 260. D’autres repères régionaux vont dans le même sens. Le gaz turkmène arrive en Chine autour de 290 dollars. La Géorgie, approvisionnée à plus de 90 % par l’Azerbaïdjan, paie en moyenne environ 115 dollars, selon une formule non publique liée au transit. Le gaz iranien vendu à la Turquie a oscillé entre 280 et 400 dollars.
Anticiper une possible crise du gaz: cinq scénarios
Le premier scénario serait la suppression de la seule exonération douanière, une option que Moscou aurait évoquée dès mai. Le calcul donne 177,5 / 0,70, soit environ 253,60 dollars. Cela représente une hausse de 76 dollars, ou 43 %. Sur 2,3 milliards de m³ importés par an, la facture augmenterait d’environ 175 millions de dollars. L’auteur précise toutefois qu’il s’agit d’un calcul économique : sans les contrats commerciaux en main, rien ne garantit que ce chiffre deviendrait automatiquement le nouveau prix contractuel.
Si la Russie abandonnait seulement l’arrangement à 165 dollars, rien ne justifierait un retour mécanique à 270 ou 290 dollars. Le nouveau prix serait à négocier.
Si l’arrangement et l’exonération disparaissaient ensemble, tout dépendrait du nouveau prix de base. Une base de 250 dollars donnerait environ 357 dollars, une base de 300 dollars environ 429, une base de 400 dollars environ 571. Il faudrait alors déduire les 34,8 millions de Hrazdan-5 si cette obligation tombait aussi.
L’indexation sur le marché européen serait le scénario le plus dangereux. Elle ferait monter le prix et supprimerait en même temps toute prévisibilité, dans un marché passé de 300 à 400 dollars en temps normal à plus de 1 000, voire 2 000, en période de crise.
Le dernier scénario, l’arrêt complet des livraisons, changerait la nature du problème. On ne parlerait plus de tarif mais de sécurité énergétique. Pour l’électricité, il serait possible de tenir un temps grâce à la cascade Sevan-Hrazdan, à davantage d’importations iraniennes, au stockage par batteries et à une meilleure gestion du solaire. Le chauffage, en revanche, poserait une difficulté beaucoup plus sérieuse en plein hiver.
L’auteur identifie quatre voies de remplacement :
- davantage de gaz iranien, dans la limite des capacités saisonnières ;
- du gaz azerbaïdjanais acheminé via la Géorgie par le nœud de Red Bridge ;
- l’éventuelle inversion du gazoduc qui allait vers le Karabakh ;
- du gaz turkmène livré par swap iranien.
Pour cette dernière option, l’auteur estime le prix à environ 330 dollars à la frontière, soit 290 dollars pour le gaz et 40 dollars pour le service iranien, une marge prudente par rapport aux 34 dollars évoqués auparavant. Là encore, du calcul hypothétique à l’offre commerciale, tout reste à faire. La vraie contrainte porte sur la capacité hivernale du réseau iranien. Cette source serait surtout un appoint saisonnier et un levier de négociation.
Et pour les consommateurs ?
Une hausse du prix à la frontière ne se répercute pas forcément à l’identique sur la facture. Le tarif final inclut aussi le transport, la distribution, le stockage, les investissements et la rentabilité de Gazprom Armenia. Le gouvernement et le régulateur disposent donc de plusieurs leviers. Ils peuvent répercuter toute la hausse, mettre en place des subventions temporaires, réviser la base tarifaire, différer les investissements non prioritaires, ou combiner ces mesures.
La conclusion est nette. Une hausse de prix, même forte, reste gérable par des outils économiques, tarifaires et diplomatiques. Une rupture d’approvisionnement serait d’une toute autre gravité. Mais la position arménienne est plus solide qu’il n’y paraît, à condition de négocier sur la base des contrats de long terme par gazoduc, et non du prix spot européen. La première question reste toujours la même : quel accord exactement Moscou entend-il remettre en cause ?






