
Dans un entretien accordé à CivilNet le 10 juillet, Astghine Pasoyan, directrice de la Fondation pour le soutien à l’efficacité énergétique et experte en énergie, est revenue en détail sur la question de la sécurité énergétique de l’Arménie — un sujet que les restrictions imposées par la Russie ont remis au cœur de l’actualité. Interrogée sur la dépendance du pays au gaz importé, sur l’avenir du nucléaire, sur l’essor du solaire et sur les marges de manœuvre dont dispose Erevan pour diversifier ses approvisionnements, elle a livré une analyse à la fois technique et stratégique de la vulnérabilité énergétique arménienne.
Un pays qui n’a pas oublié les années 1990
Pour Astghine Pasoyan, l’Arménie est l’avantage sur d’autres que la notion de sécurité énergétique n’a pas besoin d’être expliquée longuement à la population car le souvenir de la crise énergétique des années 1990 suffit à en rappeler des enjeux concrets. Aujourd’hui, environ 93 % de la population est raccordée au réseau de gaz, et les systèmes de chauffage du pays ont été conçus autour de cette ressource.
Sur le plan électrique, la vulnérabilité tient au fait qu’un tiers de la production provient de centrales fonctionnant au gaz. Les deux autres tiers reposent, d’une part, sur la centrale nucléaire de Metsamor — dont le combustible provient également de Russie — et, d’autre part, sur l’hydroélectricité, entièrement produite sur le territoire arménien grâce aux cascades de Vorotan et de Sevan-Hrazdan ainsi qu’à près de 190 petites centrales hydroélectriques. Cette production reste toutefois saisonnière, plus abondante au printemps qu’en été. Quant au nucléaire, il constitue une source stable, hormis lors des périodes de rechargement du combustible, qui peuvent immobiliser la centrale d’un mois et demi à trois mois.
Le gaz russe, pilier structurel de l’économie
La place centrale du gaz russe dans le système énergétique arménien résulte de plusieurs décennies de décisions formant une dépendance. La Russie fournit ce gaz à un tarif initial réservé à un « partenaire stratégique ». Ce prix initial est aujourd’hui trois à quatre fois inférieur à celui payé par certains pays européens. Ce tarif n’ est pas celui payé un fine par les consommateurs arméniens, car il subit des augmentations en différents points de son acheminement. Néanmoins son coût reste abordable, ce qui explique pourquoi environ 72 à 73 % des véhicules arméniens fonctionnent au gaz : un choix avant tout économique, le gaz revenant 25 à 40 % moins cher que l’essence.
L’effondrement du chauffage centralisé dans les années 1990 a par ailleurs favorisé l’essor spontané d’un chauffage décentralisé au gaz, une solution qui, contrairement au chauffage électrique, n’a pas surchargé les sous-stations électriques. Ce mode de chauffage s’est ensuite généralisé jusque dans les zones rurales et frontalières. Dans l’industrie légère (conserveries, produits laitiers, boissons), près de 60 % de la consommation de gaz sert simplement au chauffage des locaux, et non à des procédés industriels.
La stratégie énergétique adoptée en 2021 encourage désormais une électrification progressive du chauffage et des transports, avec un double objectif : réduire les émissions de gaz à effet de serre et diminuer la dépendance au gaz importé. Un frein demeure cependant : le chauffage électrique reste aujourd’hui plus coûteux que le chauffage au gaz, sauf pour les ménages équipés de panneaux solaires.
Le gaz iranien, une alternative structurellement limitée
Interrogée sur le gaz iranien comme alternative, Astghine Pasoyan rappelle qu’il ne représente aujourd’hui que 12 à 13 % des importations arméniennes, un volume limité par le diamètre du gazoduc. Cette limite avait été imposée par les pressions diplomatiques russes au moment de la construction du gazoduc au début des années 2000. Le contrat gazier russo-arménien prévoit quant à lui qu’une baisse significative des volumes achetés entraînerait une hausse du prix jusqu’au niveau des tarifs européens. Limites structurelles et levier tarifaire, la dépendance arménienne a été soigneusement aménagée.
La spécialiste relève également que le gaz iranien a un pouvoir calorifique inférieur d’environ 5 % à celui du gaz russe, et que les réserves gazières iraniennes, malgré leur importance mondiale, pourraient être épuisées en une quarantaine d’années compte tenu de l’inefficacité de leur exploitation — un constat similaire étant fait pour les réserves russes, estimées épuisables autour de 2070-2075.
Nucléaire : petits réacteurs modulaires, entre opportunité et incertitude
Concernant l’avenir de la centrale de Metsamor, dont le remplacement est envisagé entre 2036 et 2040, Astghine Pasoyan détaille les atouts et les limites des petits réacteurs modulaires (SMR). Leur intérêt tient à leur flexibilité : une puissance de départ pouvant aller de 15 à 300 MW, une possibilité de répartition géographique réduisant les pertes de transport (8 à 12 % actuellement), et un coût d’investissement plus progressif qu’un réacteur classique, dont le prix atteint aujourd’hui 4,6 à 6 milliards de dollars.
Elle souligne toutefois un inconvénient majeur : l’absence de retour d’expérience civil suffisant, l’essentiel des données disponibles provenant de l’usage militaire des réacteurs de sous-marins. Le coût unitaire élevé d’un seul petit réacteur — environ 1,5 milliard de dollars — pousse les pays producteurs (Corée du Sud, États-Unis, Inde) à rechercher des commandes groupées pour réduire les coûts de série, ce qui explique l’intense activité diplomatique observée autour de l’Arménie sur ce dossier.
Sur la question d’un changement de partenaire nucléaire, notamment vers les États-Unis, Astghine Pasoyan estime que toute dépendance à un fournisseur unique pour une ressource stratégique constitue, quel que soit le pays partenaire, un levier de pression potentiel. Elle plaide pour une diversification systématique des risques et des sources d’approvisionnement, rappelant que même le gazoduc iranien reste hors du contrôle arménien, tout comme le serait le combustible nucléaire d’un futur SMR.
Solaire et éolien : un succès qui dépasse les capacités actuelles du réseau
L’énergie solaire s’est développée en Arménie plus rapidement que prévu : l’objectif de 1 000 MW fixé pour 2040 a déjà été dépassé, porté par la rentabilité économique du secteur plutôt que par un soutien public direct. Environ 460 à 470 MW correspondent à de l’autoconsommation, et 820 à 830 MW à des centrales commerciales raccordées au réseau.
Ce succès pose toutefois un problème technique : le réseau électrique arménien, resté largement inchangé depuis le XXe siècle, peine à intégrer une production solaire concentrée sur la journée, alors que la demande atteint son pic le soir. Ce déséquilibre a conduit les régulateurs à réduire progressivement les avantages accordés aux producteurs photovoltaïques — une évolution qu’Astghine Pasoyan juge normale à ce stade de maturité du marché. La solution, selon elle, réside désormais dans le développement du stockage (batteries et accumulateurs), les producteurs devant investir eux-mêmes dans cette capacité plutôt que de compter sur le réseau comme relais de stockage implicite.
Concernant les deux nouveaux parcs éoliens de 91 MW évoqués, ainsi que les surplus solaires, Astghine Pasoyan insiste sur le potentiel inexploité de l’exportation d’électricité, notamment vers l’Iran (échanges gaz contre électricité, avec des projets d’infrastructures évoqués dès 2015 mais toujours retardés) et vers l’Europe via la Géorgie, dont les autorités restent peu enclines à ouvrir leur territoire à ce transit.
Efficacité énergétique des bâtiments : un potentiel inégal selon les territoires
Sur le terrain de l’efficacité énergétique, Astghine Pasoyan évoque les plans nationaux d’action successifs (2000, 2010, 2015-2017, et un quatrième plan en cours d’examen). Le potentiel d’économies dans les bâtiments résidentiels, notamment les immeubles préfabriqués, est estimé entre 35 et 60 %.
Dans le secteur public, la situation est contrastée : certains bâtiments, notamment à Erevan, sont correctement chauffés et présentent un vrai potentiel d’économies, tandis que d’autres établissements scolaires, comme à Vardenis, ne sont chauffés qu’à 70 % de leurs besoins. Une étude menée par sa fondation, portant sur environ 1 400 écoles du pays, montre que 37 % d’entre elles sont insuffisamment chauffées — une situation où la priorité reste d’assurer des conditions thermiques adéquates avant même d’envisager des économies d’énergie.
Dans le secteur résidentiel privé, l’adoption de systèmes de chauffage plus performants et d’éclairage LED progresse, mais la sensibilisation reste faible dans le secteur des immeubles collectifs, où l’isolation thermique n’est généralement imposée que par les exigences des institutions financières internationales finançant certains projets immobiliers.
Une combinaison de leviers plutôt qu’une solution unique
Pour Astghine Pasoyan, l’efficacité énergétique constitue la solution la moins coûteuse et la plus rapide à mettre en œuvre, chaque unité d’énergie économisée représentant un investissement de production évité. Elle rappelle que les prix des ressources fossiles sont appelés à augmenter durablement, en raison de leur caractère épuisable et des difficultés croissantes d’extraction et de transport dans un contexte mondial marqué par les conflits.
Sa conclusion est celle d’une stratégie combinée : développement des renouvelables, modernisation des réseaux électriques, investissement dans le stockage, amélioration de l’efficacité énergétique et diversification des sources d’approvisionnement. Aucun de ces leviers, pris isolément, ne suffirait selon elle à garantir la résilience énergétique de l’Arménie face aux crises à venir.






