
À l’occasion de la parution en arménien de L’Étrange Défaite et de l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, Taline Papazian, politologue et directrice d’Armenia Peace Initiative, a participé à plusieurs rencontres à Erevan. Entre conférences, échanges avec des militaires, des lycéens et entretien accordé à EVN Report, un même constat s’est imposé : plus de quatre-vingts ans après sa publication, l’ouvrage de Marc Bloch continue d’offrir des clés de lecture précieuses pour penser les défis auxquels sont confrontées les sociétés d’aujourd’hui.
Peu de livres traversent les décennies avec une telle force. Écrit à l’été 1940, quelques semaines après la défaite de la France face à l’Allemagne nazie, L’Étrange Défaite n’est pas seulement le témoignage d’un historien ou d’un officier. C’est une réflexion lucide sur les causes profondes d’un échec collectif et sur la manière dont une société peut perdre sa capacité à comprendre le monde qui change.
La publication de sa traduction arménienne, réalisée par Armen Baghdassarian, intervient dans un contexte où l’Arménie poursuit sa réflexion sur les conséquences des guerres récentes, la réforme de ses institutions et les défis de sa sécurité.
À Erevan, Taline Papazian a présenté cette œuvre lors de plusieurs rencontres organisées à l’Institut de recherche du ministère de la Défense, à l’Institut français d’Arménie ainsi qu’à l’École française Anatole France. Chercheurs, militaires, étudiants ou lycéens : malgré la diversité des publics, les échanges ont fait émerger les mêmes interrogations sur la guerre, la responsabilité et les conditions de la résilience d’une société.
Au cœur des discussions se trouvait l’une des idées majeures de Marc Bloch : une défaite ne s’explique jamais uniquement par un manque de courage. Les héros existent dans toutes les guerres. Mais si les institutions, la chaîne de commandement ou l’organisation de l’État ne permettent pas à cet engagement de produire des résultats, le sacrifice individuel ne peut suffire.
Dans l’entretien qu’elle a accordé à EVN Report, Taline Papazian souligne que cette réflexion trouve aujourd’hui un écho particulier en Arménie. Selon elle, L’Étrange Défaite invite moins à rechercher des coupables qu’à comprendre les mécanismes qui conduisent une société à l’échec. Marc Bloch met en garde contre la tentation d’expliquer une défaite par quelques responsabilités individuelles. La véritable question est ailleurs : pourquoi les institutions, les responsables politiques, les chefs militaires et, plus largement, la société n’ont-ils pas su voir les transformations en cours ?
L’auteur identifie ce qu’il appelle une « crise de l’intelligence ». Pour lui, la France de 1940 continuait à préparer la guerre précédente, incapable de penser les mutations de la guerre moderne. Cette idée résonne particulièrement avec les débats actuels en Arménie. Sans établir de parallèle historique direct, Taline Papazian rappelle que toute société doit constamment remettre en question ses certitudes, adapter ses institutions et développer une véritable culture de l’analyse critique si elle veut faire face aux défis de demain.
L’une des forces de Marc Bloch est précisément de refuser les explications simplistes. Historien, mais aussi acteur des événements, il écrit quelques semaines seulement après la défaite de la France, avant de rejoindre la Résistance où il sera exécuté par la Gestapo en 1944. Son œuvre est indissociable de son engagement : comprendre l’histoire n’est jamais, chez lui, un exercice académique, mais une responsabilité citoyenne.
Cette actualité de la pensée de Marc Bloch éclaire également le sens de son entrée au Panthéon. Comme l’a rappelé Taline Papazian lors de son entretien, cette reconnaissance s’inscrit dans une politique mémorielle qui réaffirme les valeurs de la République française au moment où l’Europe redécouvre la réalité de la guerre. Après l’entrée de Missak Manouchian au Panthéon, l’hommage rendu à Marc Bloch rappelle que la défense de la liberté repose autant sur l’engagement individuel que sur la solidité des institutions démocratiques.
À travers cette traduction arménienne et les rencontres organisées à Erevan, l’objectif n’était pas seulement de faire découvrir un classique de l’historiographie française. Il s’agissait d’ouvrir un espace de réflexion. Car, comme le rappelle Marc Bloch, une défaite n’est jamais une condamnation définitive. Elle peut devenir le point de départ d’une transformation, à condition d’avoir le courage de poser les bonnes questions.
C’est sans doute ce qui explique l’intérêt suscité par L’Étrange Défaite auprès des différents publics rencontrés durant cette semaine. Plus qu’un livre sur la France de 1940, il apparaît aujourd’hui comme une invitation universelle à penser la guerre, les institutions et la responsabilité collective — des questions qui demeurent essentielles pour toutes les sociétés confrontées aux défis de leur temps.






