
La commissaire européenne chargée de l’élargissement, Marta Kos, a accordé un entretien à la télévision publique arménienne le 20 mars 2026, dans le cadre de sa visite officielle dans le pays. Cet échange, mené par le journaliste Petros Ghazaryan, a permis d’aborder les multiples dimensions du partenariat entre l’Union européenne et l’Arménie, tout en répondant aux critiques formulées par l’opposition arménienne.
Un corridor stratégique entre l’Europe et l’Asie
Marta Kos, qui effectuait sa deuxième visite en Arménie en six mois, a d’emblée souligné l’importance stratégique croissante du pays dans les relations entre l’Europe et l’Asie. Selon la commissaire, l’Arménie représente aujourd’hui le seul corridor sûr dont dispose l’Union européenne pour maintenir ses liaisons avec l’Asie centrale, dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine et les tensions au Moyen-Orient.
Cette position géographique privilégiée justifie, selon elle, un renforcement significatif de la connectivité dans les domaines du commerce, des transports et de l’énergie. À cet égard, elle a annoncé la signature d’un accord avec le gouvernement arménien portant sur une enveloppe de 140 millions d’euros. Ces fonds seront alloués au développement des infrastructures, au renforcement des capacités gouvernementales et au soutien des petites et moyennes entreprises arméniennes.
Un élément notable de cette aide financière est qu’une partie sera conditionnée à la signature d’un accord de paix avec l’Azerbaïdjan, soulignant le lien établi par l’Union européenne entre stabilité régionale et développement économique.
Les élections de juin et la menace contre la démocratie
Interrogée sur les menaces pesant sur la démocratie arménienne à l’approche des élections de juin, Marta Kos a affirmé que de nombreuses démocraties, y compris au sein de l’Union européenne, sont confrontées aux mêmes défis. Elle a évoqué les actions de régimes autocratiques qui utilisent la désinformation, l’achat de voix et le sabotage des infrastructures électorales. Des exemples similaires ont été observés en Roumanie, en Pologne et en Moldavie, où la Russie aurait investi entre 300 et 400 millions d’euros pour détourner le pays de la voie européenne.
Marta Kos a évoqué l’évolution de la perception de ces menaces au sein de l’Union européenne, rappelant qu’il y a quinze ans, l’idée d’adopter une stratégie spécifique appelée « bouclier de la démocratie » pour renforcer la résilience démocratique aurait semblé inhabituelle, alors qu’elle est aujourd’hui considérée comme essentielle.
Dans ce cadre, l’Union européenne prévoit d’envoyer en Arménie une équipe de réaction rapide hybride. La commissaire a pris soin de préciser que toute action serait menée en accord avec le gouvernement arménien, et non de manière unilatérale. Cette équipe aura deux missions principales : premièrement, protéger les infrastructures électorales contre d’éventuelles cyberattaques ou pannes susceptibles d’empêcher le bon déroulement du scrutin le 7 juin ; deuxièmement, aider les experts arméniens à mieux comprendre et anticiper les menaces liées à la désinformation.
Identité nationale et valeurs européennes
Sur la question de la préservation de l’identité nationale, la commissaire a qualifié de fausses informations les affirmations selon lesquelles l’Union européenne détruirait les valeurs nationales. Elle a rappelé que l’UE est fondée sur des valeurs chrétiennes et garantit la liberté d’expression et de religion. Citant l’exemple de la Slovénie, son pays d’origine, elle a expliqué que l’adhésion à l’Union européenne a permis de préserver l’identité slovène, notamment grâce au statut du slovène comme l’une des 22 langues officielles de l’UE et au financement de la restauration du patrimoine culturel.
Réponse aux accusations d’ingérence
Concernant les accusations selon lesquelles le soutien européen viserait uniquement à réduire l’influence russe, Marta Kos a rappelé que c’est le parlement arménien qui a choisi la voie européenne, reflétant la volonté du peuple.
Elle a insisté sur le fait que l’Union européenne est un projet de paix et de prospérité, citant l’exemple de la Pologne dont le PIB est aujourd’hui trois fois supérieur à celui de l’Ukraine, alors qu’il était inférieur en 1990.
La commissaire a également souligné que chaque pays définit sa politique étrangère en fonction de ses intérêts et de sa géographie, et que l’Arménie reste libre de maintenir des relations économiques avec tous ses voisins, y compris la Russie.
Prisonniers politiques et dialogue discret
Une autre critique portait sur un supposé « double standard » de l’Union européenne : selon l’opposition, Bruxelles réagissait fermement par le passé face aux atteintes démocratiques, mais resterait aujourd’hui silencieuse malgré la présence alléguée de prisonniers politiques en Arménie.
Marta Kos a répondu en distinguant communication publique et échanges confidentiels, soulignant que de nombreux sujets sensibles sont traités en dehors de la sphère médiatique. Elle a rappelé que toute démocratie évolue en permanence et que le respect de l’État de droit demeure essentiel en toutes circonstances.
La commissaire a également indiqué avoir rencontré des représentants de la société civile arménienne, qui ont formulé des critiques à l’égard du gouvernement. Elle a insisté sur le rôle clé d’une société civile active, de médias libres et d’institutions solides dans le bon fonctionnement démocratique.
La perspective d’adhésion à l’UE
Marta Kos a réfuté les affirmations selon lesquelles l’Arménie ne serait jamais acceptée dans l’Union européenne. Elle a indiqué qu’un mouvement se dessine au sein des États membres pour renforcer les relations avec l’Arménie, et que la vision de connectivité entre l’Europe et l’Asie centrale ne pourra se concrétiser sans ce pays. Elle a salué les efforts de l’Arménie en faveur de la paix avec l’Azerbaïdjan, qui ont un impact sur toute la région.
La commissaire a annoncé qu’une attention particulière sera accordée à la numérisation, au développement du secteur énergétique et au renforcement des relations interpersonnelles dans le cadre du nouveau partenariat en développement.
La paix avec l’Azerbaïdjan
La commissaire a exprimé sa conviction dans la possibilité d’une paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qualifiant de « terrible » l’instrumentalisation politique de cette question. Elle a cité l’exemple de l’aide apportée par l’Arménie à l’Union européenne lors de l’évacuation de citoyens européens pendant la guerre en Iran, comme preuve de la stabilité régionale.
Concernant la position de l’Arménie vis-à-vis de l’Iran, Marta Kos a réaffirmé que chaque pays doit décider avec quels États il souhaite coopérer, selon ses intérêts nationaux.
Libéralisation des visas
Interrogée sur la libéralisation des visas, la commissaire s’est montrée confiante quant à la réalisation de ce processus. Elle a précisé que l’Arménie est actuellement le seul pays avec lequel l’Union européenne mène un tel processus. Toutefois, cela nécessite de nombreuses réformes, notamment en matière de gestion des frontières, de lutte contre la criminalité organisée et d’échange de données. Le calendrier dépendra exclusivement des résultats obtenus par le gouvernement arménien dans ces réformes.
