
L’exode de la population de l’Artsakh en 2023 a produit une situation inédite de vacance représentative. Entre refus de reconnaissance institutionnelle, fragmentation des interlocuteurs et gestion sectorielle des urgences sociales, le reportage de CIVILNET du 2 février 2026 dessine les contours d’un dialogue désormais largement désarticulé avec les autorités de la République d’Arménie. Une fois passé le temps de la gestion d’urgence, le gouvernement arménien a adopté une position consistant à “dépolitiser” à toute force les relations avec les communautés d’Artsakh. Qui porte aujourd’hui la voix des Artsakhiotes et par quels canaux leurs revendications peuvent-elles être formulées et entendues par les autorités à Erevan ? Au-delà des expressions de détresse largement visibles sur les réseaux sociaux, il y a un enjeu social et donc politique décisif tenant au succès ou au contraire à l’échec de la pérennisation de leur présence en Arménie.
Un cadre politique défini par Erevan
Une fois passé le temps de l’accueil d’urgence, le Premier ministre Nikol Pachinian a posé une sorte de “ligne rouge” concernant les acteurs politiques issus du Haut-Karabakh: dès mars 2022, il exprime l’idée qu’aucune autre entité étatique que la République d’Arménie ne peut exister sur son territoire. Si on entend et comprend la crainte de manipulations de ces acteurs, y compris par des puissances extérieures, fondée sur l’expérience, la position du Premier ministre a produit des effets lourds et particulièrement négatifs sur les relations générales entre les communautés d’Artsakh réfugiées en Arménie et les représentants de l’État arménien. Plusieurs interlocuteurs évoquent une dégradation progressive des échanges, passés d’une coopération pragmatique à une relation marquée par la défiance, voire l’hostilité.
Ainsi du président par intérim et porte-parole de fait de la République d’Artsakh, Achot Danielyan. Celui-ci décrit une phase transitoire ayant suivi l’exode, durant laquelle des contacts réguliers ont été maintenus entre les exécutifs arménien et artsakhiote pendant environ six à sept mois. Ces échanges portaient principalement sur les conséquences sociales immédiates du déplacement. Selon lui, les problèmes soulevés étaient objectivement fondés, mais la réponse institutionnelle aurait consisté à affirmer que l’ensemble des décisions sociales relevait exclusivement de la compétence des autorités arméniennes, conduisant à la rupture des contacts.
L’absence d’un mandat représentatif de ces communautés
Au sein de la majorité parlementaire, la députée Zaruhi Batoyan remet en question l’existence même d’une représentation clairement mandatée des déplacés de l’Artsakh. Elle insiste sur la pluralité des groupes existants tout en constatant l’absence de mécanismes formels de délégation. Elle souligne ne pas avoir connaissance d’une participation directe d’Achot Danielyan à des discussions de haut niveau avec le vice-Premier ministre ou les ministres concernés. Elle reconnaît toutefois que certaines préoccupations ont été exprimées par l’intermédiaire de l’ancien Défenseur des droits de l’homme de l’Artsakh, Gegham Stepanyan, tout en indiquant ne pas savoir “comment [ces représentants étaient] perçus”. Elle a ensuite ajouté que c’était “au peuple d’Artsakh de décider qui [était] son représentant” avant de terminer en déclarant “S’il y en a un, je ne suis pas sûr qu’il ait été mandaté par les Artsakhiotes. »
Cette absence de cadre représentatif unifié est également relevée par Hayk Khanumyan, ancien député de l’Assemblée nationale de l’Artsakh, président du parti Renaissance nationale, ancien ministre de l’administration territoriale et des infrastructures de 2020 à 2022, et actuellement analyste au Regional Center for Democracy and Security (RCDS). Il considère que le désaccord politique, y compris avec les orientations exprimées par le Premier ministre, ne peut justifier une mise à l’écart durable d’une population déplacée estimée à environ 150 000 personnes. Selon lui, l’interruption du dialogue constitue un choix politique aux conséquences sociales lourdes.
Toutefois, les relations entre les déplacés de l’Artsakh et l’État arménien se poursuivent sous des formes sectorielles et informelles, témoignant d’initiatives individuelles plus que d’une politique structurée. Gegham Stepanyan indique avoir rencontré différentes structures étatiques arméniennes, notamment dans les domaines des affaires sociales et de la migration. Il précise que ces échanges se déroulent non pas dans un cadre institutionnel officiel, mais de manière ad hoc, sur la base de son expertise des problématiques vécues par les déplacés. Si certaines discussions ont abouti à des ajustements de programmes, ces avancées ponctuelles ne compensent pas l’absence d’un dialogue structuré et pérenne.
Problèmes sociaux multi-sectoriels
Le logement demeure le principal point de tension. Sur environ 25 000 familles déplacées, seules 4 066 ont reçu un certificat d’achat de logement, correspondant à un montant compris entre 3 et 5 millions de drams (6,750 – 11,260 euros) destiné à contribuer à l’achat, la construction ou la rénovation d’un logement. L’obtention de ces certificats est conditionnée à l’acquisition de la nationalité arménienne, une mesure qui a créé des difficultés administratives, juridiques et même identitaires parmi les communautés réfugiées. Moins de la moitié des familles bénéficiaires ont pu effectivement les utiliser. De plus, ces sommes ne permettent pas de couvrir la totalité des frais engagés lors d’un achat immobilier. Ces situations traduisent les difficultés structurelles d’accès au logement, malgré l’existence de dispositifs formels.
Autres problèmes : l’absence de statut juridique reconnu pour les victimes de l’explosion du 25 septembre 2023. Achot Danielyan rappelle que cet événement s’inscrit dans la continuité directe des conséquences de la guerre et souligne qu’environ 70 des victimes appartenaient aux forces de réserve ou au corps des officiers, catégories qui, selon lui, devraient bénéficier d’une reconnaissance et d’indemnisations spécifiques. En tout état de cause, les proches de ces victimes sont privés de soutien social spécifique ou supplémentaire alors que leurs difficultés sont plus grandes. Cette problématique rejoint celle des vétérans et ex-officiers de l’armée de défense de l’Artsakh. Nombre d’entre eux ont été peu ou mal “recyclés” dans les forces armées arméniennes. Il arrive que des propositions inférieures à leurs responsabilités antérieures en amènent un certain nombre à refuser et à préférer le déclassement volontaire d’un emploi précaire au déclassement subi dans leur métier d’origine.
Fragmentation des relations et des réponses
L’assistance aux déplacés repose beaucoup sur des initiatives individuelles et de la société civile. La juriste et figure publique Lianna Petrosyan explique que son centre de conseil reçoit entre 3 500 et 4 200 appels par mois. Elle insiste sur la nécessité d’une action immédiate, estimant que l’attente de la création de nouvelles structures représentatives constitue, pour les déplacés, une perte de temps irréversible. Face à l’absence de reconnaissance des organes étatiques de l’Artsakh, Hayk Khanumyan propose une approche alternative basée sur les anciens élus locaux. Il suggère que les maires des villages et des villes de l’Artsakh, en contact direct avec leurs administrés, pourraient contribuer à l’élaboration de politiques plus ciblées. Il rappelle néanmoins que les maires de Stepanakert, Martakert et Askeran ont été arrêtés pour usage arbitraire de biens publics fin mai 2024, dans le contexte des manifestations du mouvement « Lutte sacrée » (“Srpazan baykar”), lancé par Mgr Bagrat en mai 2024. Ils sont restés en résidence surveillée jusqu’en janvier 2026, épisode révélateur de tensions politiques persistantes.
Lianna Petrosyan estime qu’aucune figure unique ne peut prétendre représenter l’ensemble des déplacés de l’Artsakh, dans un contexte marqué par une forte politisation et de multiples tentatives de récupération.
Depuis l’exode, plus de 15 000 personnes originaires de l’Artsakh ont quitté l’Arménie, tandis qu’environ 19 000 ont acquis la citoyenneté arménienne. Le défi de la pérennisation de leur installation en Arménie demeure donc entier.
